"MES INVENTIONS"
Chapitre I - Autobiographie de Nikola Tesla
Mon enfance
Le développement progressif de l'humanité dépend largement de ses
inventions qui sont les produits par excellence de son esprit créateur.
Son but ultime est la maîtrise totale du monde matériel, l'exploitation
des forces de la nature pour les besoins de l'homme. C'est en cela que
réside la tâche difficile de l'inventeur qui est souvent incompris et
mal récompensé. Toutefois, il trouve d'amples compensations dans le
plaisir d'exercer ses pouvoirs et dans le fait de savoir qu'il
appartient à une classe exceptionnellement privilégiée, sans laquelle
la race aurait péri depuis longtemps dans une lutte pénible contre les
éléments impitoyables.
Pour ma part, j'ai déjà pu jouir plus que je ne le demandais de ce
plaisir exquis, tant et si bien que pendant plusieurs années, je vécus
de manière quasi permanente dans l'extase. J'ai la réputation d'être un
travailleur acharné ; cela peut être juste, à condition que l'activité
mentale soit synonyme de travail, car c'est à elle que j'ai
pratiquement consacré toutes mes heures de veille. Par contre, si on
définit le travail comme étant une performance définie, à réaliser en
un temps donné et selon des règles strictes, alors, je dois être le
pire des paresseux. Chaque effort entrepris sous la contrainte demande
le sacrifice d'un peu d'énergie vitale. Je n'ai jamais payé ce prix-là
; au contraire, je me suis toujours épanoui dans mes pensées. Afin de
rendre compte de mes activités de manière honnête et cohérente, dans
cet ensemble d'articles publiés en collaboration avec les éditeurs de
l'Electrical Experimenter, qui sont surtout destinés à nos jeunes
lecteurs, il me faut revenir sur les impressions de ma jeunesse, bien
que ce soit à contrecoeur, et de rappeler les circonstances et les
événements qui ont joué un rôle décisif et déterminant dans ma
carrière.
Nos premières tentatives sont purement instinctives ; elles nous
sont suggérées par une imagination vive et indisciplinée. À mesure que
nous grandissons, la raison s'impose et nous devenons de plus en plus
ordonnés et méthodiques. Toutefois, ces impulsions de la prime enfance,
bien que n'ayant aucune productivité immédiate, sont de la plus haute
importance, et peuvent modeler notre destin. En effet, je pense
aujourd'hui que si je les avais comprises et entretenues au lieu de
chercher à m'en défaire, mon legs à l'humanité en aurait été
considérablement enrichi. Car c'est seulement lorsque j'atteignis l'âge
adulte, que je pris conscience d'être un inventeur.
Cela était dû à un certain nombre de causes. Premièrement, j'avais un
frère extraordinairement doué ; il était un esprit rare, un de ces
phénomènes de l'intelligence que toutes les investigations biologiques
n'ont pas su expliquer. Sa mort prématurée laissa mes parents
inconsolables. Nous avions un cheval qui nous avait été offert par un
ami de la famille. C'était un animal magnifique, de race arabe, qui
avait une intelligence presque humaine ; toute la famille en prenait
grand soin et le chouchoutait car il avait, un jour, sauvé la vie de
mon père en des circonstances étonnantes. C'était l'hiver, et une nuit,
mon père fut appelé pour une urgence ; alors qu'il traversait une
montagne envahie par les loups, le cheval prit peur et s'enfuit, après
avoir jeté mon père violemment à terre. Il revint à la maison épuisé et
ensanglanté, mais lorsque la cloche se mit à sonner l'alarme, le cheval
repartit en flèche à l'endroit de l'accident ; l'équipe de recherche
n'eût même pas le temps de les rejoindre, mais en route, elle rencontra
mon père qui était sorti de son inconscience et était remonté sur son
cheval, ne réalisant pas qu'il avait passé plusieurs heures étendu dans
la neige. Ce cheval était aussi responsable des blessures de mon frère
qui lui furent fatales. Je fus témoin de la scène, et bien que 56
années se soient écoulées depuis, mon impression visuelle n'a rien
perdu de sa force.
Tous les efforts que je pouvais faire semblaient nuls, en comparaison
des résultats que mon frère avait obtenus. Tout ce que je faisais de
valable ne faisait qu'intensifier le sentiment de perte de mes parents.
C'est pourquoi je grandis avec peu de confiance en moi. Cependant,
j'étais loin d'être considéré comme un gamin stupide à en juger par un
incident dont je me souviens fort bien. Un jour, les conseillers
municipaux passèrent dans la rue où je jouais avec d'autres garçons. Le
plus âgé de ces hommes vénérables - un citoyen fortuné - s'arrêta pour
nous donner à chacun une pièce en argent. S'approchant de moi, il
s'arrêta net et me dit : "Regarde-moi dans les yeux". Mon regard
rencontra le sien, et je tendis ma main pour recevoir la pièce de
valeur ; à ma grande consternation, il me dit : "Non ! Toi, tu n'auras
rien, tu es trop intelligent !" Une histoire amusante circulait sur mon
compte. J'avais deux vieilles tantes au visage très ridé, et l'une
d'elles avait deux dents en saillie, comme les défenses d'un éléphant,
qu'elle enfonçait dans mes joues chaque fois qu'elle m'embrassait. Rien
ne me faisait plus peur que l'idée d'être enlacé par ces parentes aussi
affectueuses que repoussantes. Un jour, alors que ma mère me portait
dans ses bras, on m'a demandé laquelle je préférais des deux. Après que
j'eus examiné attentivement leurs visages, je dis d'un air dégagé en
montrant l'une du doigt : "Celle-ci est moins laide que l'autre."
Par ailleurs, j'étais destiné, depuis ma naissance, à devenir un
ecclésiastique et cette idée m'accablait continuellement. J'avais envie
de devenir ingénieur, mais mon père était inflexible. Il était le fils
d'un officier ayant servi dans l'armée du Grand Napoléon et il avait
reçu une éducation militaire, tout comme son frère, qui était
professeur de mathématiques dans une institution très importante.
Curieusement, il rejoignit plus tard le clergé où il accéda à une
position éminente. C'était un homme très instruit, un véritable
philosophe naturaliste, un poète et un écrivain et on disait que ses
sermons étaient aussi éloquents que ceux d'Abraham à Santa Clara. Il
avait une mémoire exceptionnelle, et récitait souvent de longs extraits
d'ouvrages en plusieurs langues. Il poussait souvent la plaisanterie en
disant que si des textes classiques venaient à disparaître, il saurait
les réécrire. Son style était très apprécié, il maniait la satire mieux
que personne et ses phrases étaient courtes mais concises. Ses
remarques empreintes d'humour étaient toujours originales et
caractéristiques. Je peux en donner un ou deux exemples, pour illustrer
le sujet. Il y avait, parmi les ouvriers qui aidaient aux travaux de la
ferme, un homme qui louchait, appelé Mane. Un jour, alors qu'il fendait
du bois, la hache manqua de lui échapper dans son élan et mon père, qui
se tenait près de lui ne fut pas très rassuré ; il l'invita à la
prudence en ces termes :" Pour l'amour de Dieu, Mane, ne confondez pas
ce que vous regardez avec ce que vous voulez cogner !" Un autre jour,
il emmena un ami en promenade qui, négligemment, laissait pendre un pan
de son manteau de fourrure contre une roue de la voiture. Mon père le
lui fit remarquer en disant : "Relève ton manteau, tu abîmes mon pneu."
Il avait en outre une curieuse manie de se parler à lui-même et il
menait souvent des conversations animées, où il donnait libre cours à
un raisonnement pétulant, en changeant le ton de sa voix. Un auditeur
non averti aurait pu jurer qu'il y avait plusieurs personnes dans la
pièce.
Bien que je doive toute ma créativité à l'influence de ma mère,
l'éducation que mon père m'a donnée m'a certainement été salutaire.
Elle comprenait toutes sortes d'exercices, comme celui de deviner les
pensées l'un de l'autre, de découvrir les imperfections des locutions,
de répéter de très longues phrases et du calcul mental. Ces leçons
journalières devaient fortifier ma mémoire et mon raisonnement, et
surtout développer mon sens critique ; il ne fait aucun doute qu'elles
m'ont été très profitables.
Ma mère descendait d'une des plus anciennes familles du pays et d'une
lignée d'inventeurs. Son père et son grand-père inventèrent de nombreux
appareils ménagers, ou à usage agricole et autres. C'était
véritablement une femme remarquable, dont les dons, le courage et la
force morale étaient rares, qui s'était battue contre les aléas de la
vie et qui eut affaire à plus d'une expérience éprouvante. Lorsqu'elle
avait seize ans, une peste virulente balaya le pays. Son père était
sorti pour administrer les derniers sacrements aux mourants, et pendant
son absence, elle alla assister une famille voisine touchée par la
maladie fatale. Tous les cinq membres de la famille moururent l'un
après l'autre. Elle baigna les corps, les habilla et les étendit, les
entourant de fleurs selon les coutumes du pays ; au retour de mon père,
tout était prêt pour la célébration d'un enterrement chrétien. Ma mère
était un inventeur de premier ordre et je pense qu'elle aurait pu faire
de grandes choses, si elle n'avait pas été si éloignée de la vie
moderne et des nombreuses opportunités qu'elle offrait. Elle inventa et
construisit toutes sortes d'instruments et d'appareils, et tissait les
plus beaux dessins avec des fils qu'elle avait elle-même préparés. Elle
semait même les graines, faisait pousser les plantes et séparait
elle-même les fibres. Elle travaillait infatigablement du lever du
soleil jusque tard dans la nuit, et la plupart de nos vêtements et de
nos tissus d'ameublement étaient le produit de ses mains. À plus de
soixante ans, ses doigts étaient toujours suffisamment souples pour
pouvoir faire trois noeuds en un clin d'oeil.
Toutefois, il y avait une autre raison très importante, pour laquelle
mon pouvoir d'invention se développa si tardivement. Lorsque j'étais un
garçonnet, je souffrais d'un handicap très particulier dû à l'apparence
d'images, accompagnées souvent de puissants flashes de lumière, qui
troublaient ma perception des objets réels et interféraient avec mes
pensées et mes actions. C'étaient des images de choses et de scènes que
j'avais réellement vues et jamais de celles que j'avais imaginées.
Lorsqu'on me disait un mot, l'image de l'objet qu'il désignait se
présentait rapidement à ma vue, et parfois je fus incapable de dire si
ce que je voyais était réel ou non. Cela me gênait et m'angoissait
beaucoup. Aucun des étudiants en psychologie ou en physiologie que j'ai
consultés ne pouvait donner une explication satisfaisante à ce
phénomène. Il semblerait que mon cas fut unique, bien que je dusse
certainement être prédisposé à ce type d'expériences, car je savais que
mon frère avait vécu la même chose. Selon ma théorie personnelle, les
images étaient le résultat d'une action réflexe du cerveau sur la
rétine dans des situations de grande excitation. Ce n'étaient
certainement pas des hallucinations comme celles qui apparaissent dans
des cerveaux malades et angoissés, car à d'autres égards j'étais tout à
fait normal et calme. Pour vous donner une idée de mon malaise,
imaginez, par exemple, que j'aie assisté à un enterrement ou à un autre
spectacle éprouvant dans la journée ; dans le silence de la nuit
suivante, une image très vivante de la scène surgissait immanquablement
devant mes yeux sans que je puisse rien faire pour la supprimer.
Parfois, elle restait toujours en place, bien que je pusse la traverser
avec ma main. Si mon explication est juste, il devrait être possible de
projeter sur un écran n'importe quelle visualisation et de la rendre
perceptible. Une telle avancée serait une véritable révolution dans les
relations humaines. Je suis convaincu que ce prodige peut et va être
réalisé dans un futur plus ou moins proche. Je peux même ajouter que
j'ai beaucoup réfléchi à ce problème pour essayer de trouver une
solution.
Pour me débarrasser de ces images traumatisantes, j'ai tenté de
concentrer mon esprit sur l'image d'une perception antérieure, ce qui
m'a souvent permis d'obtenir un soulagement temporaire ; mais pour
cela, il fallait que je fabrique continuellement de nouvelles images.
Cependant, j'eus tôt fait de m'apercevoir que j'étais arrivé à
l'épuisement de mon stock d'images, au bout de mon "film", parce que je
ne connaissais pas encore grand chose de ce monde - seulement les
éléments familiers et mon environnement immédiat. Alors que je
pratiquai ce type d'exercice mental pour la seconde ou troisième fois,
afin de chasser ces images de mon esprit, je m'aperçus qu'il
m'apportait de moins en moins de soulagement. J'ai alors décidé
instinctivement de faire des excursions au-delà des limites de mon
monde familier mais restreint, et je vis de nouvelles scènes. Au début,
elles étaient brouillées et vagues et elles s'évanouissaient lorsque
j'essayais de me concentrer sur elles. Toutefois, avec le temps, elles
devinrent de plus en plus nettes et distinctes, jusqu'à prendre
l'apparence de choses concrètes. Je réalisai bientôt que j'étais au
mieux de ma forme lorsque je forçais mon imagination à aller de plus en
plus loin, pour obtenir continuellement de nouvelles impressions ;
c'est ainsi que je me mis à voyager, mentalement, évidemment. Toutes
les nuits, et parfois même pendant le jour, lorsque j'étais seul,
j'allais voyager et je découvrais des endroits, des villes et des pays
nouveaux. Je vivais là-bas, je rencontrais des gens, je me liais
d'amitié avec certaines personnes et aussi incroyable que cela puisse
paraître, elles étaient tout aussi aimables et tout aussi expressives
que celles dans ma vraie vie.
Je continuais de pratiquer ces exercices jusqu'à 17 ans, lorsque mon
esprit se tourna sérieusement vers les inventions. Je m'aperçus, à ma
grande joie, que je possédais un immense pouvoir de visualisation. Je
n'avais pas besoin de modèles, de dessins ou de faire des
expérimentations. Je les imaginais et ils étaient réels dans mon
mental. J'ai donc été conduit inconsciemment à créer ce que j'appelle
une nouvelle méthode de matérialisation de concepts et d'idées
créateurs, qui est en parfaite opposition avec la méthode purement
expérimentale et qui est, à mon avis, beaucoup plus rapide et plus
efficace. Lorsque quelqu'un commence à construire un appareil pour
concrétiser une idée grossière, il est absorbé par tous les détails et
imperfections du dispositif. À mesure qu'il le perfectionne et le
reconstruit, sa force de concentration diminue et il perd de vue le
principe de base. Il peut bien sûr arriver à des résultats de cette
manière, mais c'est toujours au détriment de la qualité.
Ma méthode est différente. Je ne me précipite pas dans les travaux
pratiques. Lorsque j'ai une idée, je commence tout de suite à
l'élaborer dans mon imagination. Je modifie sa construction, je lui
apporte des améliorations et je fais marcher l'appareil dans ma tête.
Peu importe que je fasse marcher ma turbine dans mon mental ou que je
la teste dans mon laboratoire. Je peux même savoir quand elle ne
fonctionne plus correctement. Cela ne fait aucune différence pour moi ;
les résultats sont les mêmes. C'est ainsi que je peux développer et
perfectionner rapidement un concept sans toucher à la matière. Lorsque
je suis arrivé au point où j'ai intégré dans mon invention tous les
perfectionnements que je puisse imaginer et que je n'y vois plus rien
qui ne soit parfait, je passe à la concrétisation de ce produit final
élaboré dans mon cerveau. Invariablement l'appareil fonctionne tel que
je l'avais imaginé et les expérimentations se passent exactement comme
je les avais prévues. Cela fait vingt ans que je fonctionne comme cela,
sans qu'il n'y eut jamais d'erreur. Et pourquoi en serait-il autrement
? La construction mécanique et l'électrotechnique conduisent
systématiquement aux résultats voulus. Il n'existe pratiquement rien
qui ne puisse être calculé ou étudié à l'avance, à partir des théories
existantes et des données pratiques. La mise en application d'une idée
originelle grossière, telle qu'elle se fait habituellement n'est, pour
moi, rien d'autre qu'une perte d'énergie, de temps et d'argent.
Toutefois, les revers de mon enfance m'ont encore apporté une autre
compensation. Mes exercices mentaux ininterrompus ont développé mes
capacités d'observation et m'ont permis de découvrir une vérité de
première importance. J'avais remarqué que l'apparence des images était
toujours précédée de véritables visions de scènes, dans des conditions
particulières et généralement exceptionnelles, et j'étais forcé, à
chaque fois, de déterminer l'impulsion originelle. Après quelque temps,
cela devint presque automatique, et il me fut de plus en plus facile de
faire la connexion entre les effets et leurs causes. À ma grande
surprise, je pris bientôt conscience que chacune de mes pensées avait
été conditionnée par une impression extérieure et qu'en outre toutes
mes actions étaient commandées de la même manière. Au fil du temps, il
m'était devenu évident que j'étais un simple automate dont les
mouvements s'effectuaient en réaction à des stimuli de mes organes
sensoriels, et qui pensait et agissait en conséquence. Dans la
pratique, cela rejoint la science des téléautomates (nous dirions
aujourd'hui la robotique) qui, pour le moment, est encore balbutiante.
Mais ses possibilités latentes vont finir par apparaître au grand jour.
Cela fait des années que je projette de construire des automates
autonomes et je suis sûr que l'on peut concevoir des mécanismes qui
vont fonctionner comme s'ils possédaient un certain degré
d'intelligence et qui vont révolutionner le commerce et l'industrie.
C'est vers 12 ans que j'ai réussi pour la première fois, après de gros
efforts, à effacer volontairement une vision, mais je n'ai jamais
réussi à contrôler les flashes de lumière dont je parlais plus haut.
C'était peut-être mon expérience la plus étrange et la plus
inexplicable. Ils apparaissaient lorsque j'étais dans une situation
dangereuse ou pénible ou lorsque j'exultais. À certaines occasions,
j'ai vu des langues de feu partout autour de moi. Au lieu de diminuer,
leur intensité n'a fait que croître avec le temps, jusqu'à atteindre
leur maximum quand j'eus environ 25 ans. En 1883, alors que j'étais à
Paris, un grand industriel français m'envoya une invitation à une
partie de chasse que j'acceptai. J'avais passé beaucoup de temps à
l'usine et le grand air me revigora. Lorsque je retournai en ville ce
soir-là, j'eus la vive impression que ma tête était en feu. Je vis une
lumière comme si un petit soleil se trouvait dans mon cerveau, et je
passai la nuit à appliquer des compresses froides sur ma tête
martyrisée. Finalement, les flashes diminuèrent dans leur fréquence et
leur intensité, mais il a fallu plus de trois semaines pour qu'ils
cessent complètement. Lorsqu'arriva la seconde invitation, j'ai refusé
catégoriquement !
Ces phénomènes lumineux continuent de se manifester de temps en temps,
comme lorsque j'ai une nouvelle idée pour faire progresser mes travaux,
mais ils ne sont plus aussi déchirants car leur intensité est
relativement faible. Lorsque je ferme les yeux, je vois toujours
d'abord un fond d'un bleu uniformément sombre, comme le ciel par une
nuit claire mais sans étoiles. En l'espace de quelques secondes, ce
champ s'anime d'innombrables petites étincelles vertes, disposées en
plusieurs couches, qui avancent vers moi. Puis apparaissent sur ma
droite deux paires de belles lignes parallèles très étroites qui
forment un angle droit, et qui ont toutes les couleurs, mais où le
jaune, le vert et l'or prédominent. Ensuite les lignes deviennent de
plus en plus éclatantes et l'ensemble est parsemé de taches de lumière
scintillante très serrées. Cette image traverse lentement tout le champ
de ma vision, et au bout de dix secondes, disparaît sur ma gauche, en
laissant un fond d'un gris inerte et déplaisant, qui devient très vite
une mer de nuages, cherchant manifestement à se transformer en formes
vivantes. Il est étrange que je ne puisse projeter aucune image dans
cette mer grise avant la seconde phase. Chaque fois avant de
m'endormir, je vois passer des images de personnes ou d'objets. Quand
elles apparaissent, je sais que je suis sur le point de sombrer dans le
sommeil, mais si elles ne viennent pas, je sais que je vais passer une
nuit blanche.
Je vais décrire une autre expérience étrange pour montrer que mon
imagination joua un très grand rôle dans mon enfance. Comme la plupart
des enfants, j'adorais sauter et j'avais de plus en plus envie de
flotter dans les airs. Occasionnellement, un vent très violent et
richement chargé d'oxygène se mettait à souffler depuis la montagne ;
il rendait mon corps aussi léger que le liège, et alors je sautais et
flottais dans les airs pendant un bon moment. C'était une sensation
délicieuse et ma déception fut grande, lorsque, plus tard, je perdis
mes illusions.
C'est durant cette période que je contractai beaucoup de penchants,
d'aversions et d'habitudes dont certains sont imputables à des
impressions extérieures, alors que d'autres sont inexplicables. J'avais
une profonde aversion pour les boucles d'oreilles des femmes ;
toutefois, d'autres bijoux, comme les bracelets, me plaisaient plus ou
moins selon leur forme. J'étais au bord de la crise à la seule vue
d'une perle, mais le scintillement des cristaux ou d'autres objets aux
bords acérés et aux surfaces planes me fascinait. J'aurais été
incapable de toucher les cheveux d'une autre personne, sauf, peut-être,
sous la menace d'une arme. Je faisais une poussée de fièvre à la seule
vue d'une pêche et s'il y avait dans la maison le plus petit morceau de
camphre, j'éprouvais un profond malaise. Aujourd'hui encore, il
m'arrive d'avoir quelques-uns de ces comportements compulsifs
bouleversants. Lorsque je fais tomber des petits bouts de papier dans
une coupelle remplie d'eau, je ressens dans ma bouche un goût bizarre
et détestable. Je comptais le nombre de pas que je faisais en marchant,
et je calculais le volume des assiettes à soupe, des tasses de café et
des aliments, car si je ne le faisais pas je n'avais aucune envie de
manger. Toutes mes opérations, ou tout ce que je faisais de manière
répétitive, devaient être divisibles par trois et si ce n'était pas le
cas, je me sentais dans l'obligation de tout recommencer à zéro, même
si cela me demandait des heures.
Jusqu'à l'âge de huit ans, j'avais un caractère faible et inconstant.
Je n'avais ni le courage, ni la force de prendre une décision ferme.
Mes émotions arrivaient par impulsions et ne cessaient de passer d'un
extrême à l'autre. Mes désirs avaient une force brûlante et ils se
multipliaient, comme la tête des hydres. J'étais opprimé par des
pensées de souffrance liées à la vie et la mort, et une peur
religieuse. J'étais gouverné par des superstitions et angoissé par
l'esprit du diable, de fantômes et d'ogres, et autres monstres
terribles des ténèbres. Et puis, tout à coup, les choses ont changé du
tout au tout et le cours de toute ma vie en fut altéré.
Ce que j'aimais par-dessus tout, c'était les livres. Mon père avait une
grande bibliothèque et dès que je le pouvais, j'essayais d'apaiser ma
soif de lecture. Toutefois, il me l'interdisait et il rageait lorsqu'il
me prenait en flagrant délit. Il cacha les bougies lorsqu'il découvrit
que je lisais en cachette. Il ne voulait pas que je m'abîme les yeux.
Néanmoins, je réussis à me procurer du suif, et je me suis fabriqué une
mèche, j'ai coulé des bougies dans des formes en étain, et chaque nuit,
je bouchais le trou de la serrure et les fentes dans la porte ; c'est
ainsi que je pouvais lire toute la nuit pendant que les autres
dormaient, jusqu'à l'heure où ma mère reprenait ses tâches ménagères
pénibles. Un soir, je tombai sur une histoire intitulée "Abafi" (le
fils d'Aba), une traduction serbe de l'auteur hongrois bien connu,
Josika. Cet ouvrage réussit à réveiller mon pouvoir de volonté latent,
et je commençai à pratiquer le self-control. Au début, mes résolutions
fondirent comme neige au soleil, mais après quelque temps, je réussis à
maîtriser ma faiblesse et ressentis une jouissance inconnue jusque là :
celle de pouvoir faire exactement ce que je voulais. Au fil du temps,
ces exercices mentaux rigoureux devinrent ma seconde nature. Au début,
je dus maîtriser mes désirs, mais progressivement mes aspirations et ma
volonté ne firent plus qu'un. Des années de discipline m'ont permis
d'atteindre à une parfaite maîtrise de moi-même et je m'adonnais à des
passions qui, même pour les hommes les plus forts, auraient pu être
mortelles. À une époque donnée, je fus pris par la manie du jeu, ce qui
inquiéta beaucoup mes parents. Toutefois, jouer aux cartes était pour
moi la quintessence du plaisir. Mon père menait une vie exemplaire, et
il ne pouvait pas me pardonner ce gaspillage irraisonné de temps et
d'argent. J'étais très fort dans mes résolutions, mais ma philosophie
ne valait rien. Je dis à mon père : "Je peux m'arrêter quand je veux,
mais faut-il que j'abandonne quelque chose que je ne voudrais échanger
contre toutes les joies du paradis ?" Il donnait souvent libre cours à
sa colère et son mépris, mais ma mère réagissait différemment. Elle
comprenait le caractère des hommes et elle savait que leur propre salut
ne pouvait être atteint qu'au prix d'efforts personnels. Je me rappelle
qu'un après-midi, alors que j'avais tout perdu au jeu et que je
réclamais de l'argent pour un dernier jeu, elle s'avança vers moi avec
une liasse de billets et me dit : "Va et amuse-toi. Plus vite tu auras
perdu tout ce que nous possédons, mieux ce sera. Je sais que cela te
passera." Elle avait raison. C'est à ce moment précis que je domptai ma
passion, et la seule chose que je regrette, c'est qu'elle ne fût pas
cent fois plus forte. Je l'ai non seulement vaincue, mais je l'ai
arrachée de mon coeur, au point qu'il ne resta pas une seule trace de
désir. Depuis ce jour-là, je me moque des jeux comme de ma première
chemise.
À une autre époque, je fumais énormément, tant et si bien que ma santé
fut menacée. Là encore, ma volonté s'imposa et j'ai non seulement
arrêté de fumer, mais j'ai tué tout ce qui entretenait ce mauvais
penchant. Il y a longtemps, je souffrais du coeur, jusqu'à ce que je
découvrisse que la cause en était la tasse de café innocente que
j'avalais tous les matins. Je me suis arrêté net, bien que, je l'avoue,
ce ne fut pas chose facile. C'est de cette même manière que j'ai
vérifié et mis un frein à d'autres habitudes et passions, et j'ai non
seulement sauvé ma vie, mais j'ai aussi éprouvé une énorme satisfaction
de ce que la plupart des hommes appelleraient privation et sacrifice.
À la fin de mes études à l'Institut Polytechnique et à l'Université, je
tombai dans une grave dépression nerveuse, et pendant tout le temps de
ma maladie, je vécus de nombreux phénomènes bizarres et incroyables
Chapitre II- Autobiographie de Nikola Tesla
Mes premières découvertes
J'aimerais revenir brièvement sur ces expériences extraordinaires,
en raison de l'intérêt qu'elles pourraient avoir pour des étudiants en
psychologie et physiologie, et aussi parce que cette période de
souffrance fut d'une importance majeure pour mon développement mental
et mes travaux ultérieurs. Il me faut tout d'abord préciser les
circonstances et les conditions qui les ont précédées, car elles
pourraient en fournir une explication, ne serait-ce que partiellement.
Je fus obligé, dès mon enfance, à concentrer toute mon attention sur
moi-même et j'en ai beaucoup souffert. Toutefois, je pense aujourd'hui
que ce fut une sorte de bénédiction, car cela m'a appris à estimer la
valeur inestimable de l'introspection dans la préservation de la vie et
la réalisation de mes objectifs. Le stress permanent qu'engendre cette
introspection et le flot incessant des impressions qui arrivent à notre
conscience à travers toutes nos expériences, font que l'existence
moderne devient périlleuse à plusieurs égards. La plupart des personnes
sont tellement absorbées par le monde extérieur qu'elles sont
complètement inconscientes de ce qui se passe en leur for intérieur. La
mort prématurée de millions de gens a sa cause première dans ce fait.
Même ceux qui sont plus respectueux d'eux-mêmes font souvent l'erreur
de fuir leur imagination et ignorent les vrais dangers. Ce qui est vrai
pour un individu l'est aussi, plus ou moins, pour l'humanité en tant
que tout. Prenons, par exemple, le mouvement actuel de la prohibition.
On est en train de prendre, dans ce pays, des mesures drastiques, voire
anticonstitutionnelles, pour interdire la consommation d'alcool, alors
que d'un autre côté, il est un fait prouvé que le café, le thé, le
tabac, le chewing-gum et autres excitants que consomment souvent même
les très jeunes, sont beaucoup plus dangereux, à en juger par le nombre
des dépendants à ces produits. Par exemple, lorsque j'étais étudiant,
j'ai constaté en consultant chaque année la nécrologie de Vienne,
capitale des buveurs de café, que les décès dus à des problèmes
cardiaques pouvaient atteindre 67% du chiffre global. On observera
probablement la même chose dans des villes où la consommation de thé
est excessive. Ces délicieux breuvages conduisent à un état de
surexcitation et épuisent graduellement les vaisseaux ténus du cerveau.
Ils interfèrent par ailleurs sérieusement sur la circulation artérielle
et devraient donc être consommés avec d'autant plus de modération que
leurs effets délétères sont lents et imperceptibles. Le tabac, quant à
lui, incite à penser librement et sans stress et diminue la force de
concentration nécessaire à tout effort intellectuel soutenu. Le
chewing-gum n'est que d'un piètre secours, car il épuise très vite le
système glandulaire et inflige des dégâts irréversibles, sans parler du
phénomène de révulsion qu'il entraîne. L'alcool consommé avec
modération est un excellent tonique, mais il devient toxique à plus
grande dose, qu'il soit ingéré sous forme de whisky ou qu'il soit
produit à partir du sucre dans l'estomac. Néanmoins, il ne faudrait pas
oublier que tous ces produits sont de puissants facteurs de sélection
de la Nature, obéissant à sa loi sévère mais juste, en vertu de
laquelle seuls les plus forts survivent. Par ailleurs, les réformateurs
zélés devraient tenir compte de l'éternelle perversité de l'homme, qui
préfère de loin le laissez faire dans l'indifférence aux restrictions
forcées. En d'autres termes, nous avons besoin de stimulants pour
réussir au mieux dans les conditions de vie actuelles et nous devons
agir avec modération et maîtriser nos appétits et penchants quels
qu'ils soient. C'est ce que j'ai fait des années durant, et c'est
pourquoi j'ai pu rester jeune de corps et d'esprit. Vivre dans
l'abstinence n'était pas ce qui me plaisait le plus ; toutefois, je
suis largement récompensé par la satisfaction que m'apportent mes
expériences actuelles. Je vais citer quelques unes d'entre elles, dans
l'espoir que certains adopteront mes préceptes et ma philosophie.
Il y a quelque temps, par une nuit d'un froid glacial, je retournai à
mon hôtel. Le sol était glissant et aucun taxi en vue. Un homme me
suivait à une vingtaine de mètres et il était tout aussi pressé que moi
de rentrer au chaud. Tout d'un coup, mes jambes partirent en l'air, et
au même moment, j'eus un flash dans ma tête. Mes nerfs réagirent et mes
muscles se tendirent ; je virevoltai et atterris sur mes mains. Je
repris ma marche comme si de rien n'était. L'autre homme m'avait alors
rattrapé et me dit : "Quel âge avez-vous ?", en m'observant d'un oeil
critique. "Pas loin de 59 ans", lui répondis-je, "pourquoi ?" Il dit,
"Eh bien, j'ai déjà vu des chats se comporter comme cela, mais un
homme, jamais !" Il y a environ un mois, je voulais m'acheter de
nouvelles lunettes, et me rendis donc chez l'oculiste, pour passer les
tests d'usage. Il me regarda d'un air incrédule pendant que je lisais
facilement les caractères même les plus petits à une distance
considérable. Lorsque je lui annonçai que j'avais plus de 60 ans, il
resta bouche bée. Mes amis me font souvent remarquer que mes costumes
me vont comme un gant, mais ce qu'ils ignorent, c'est que je les fais
tailler sur mesures ; elles ont été prises il y a 35 ans et n'ont pas
changé depuis ; mon poids non plus du reste.
À ce sujet, j'ai une histoire plutôt amusante à vous raconter. Un soir
de l'hiver 1885, M. Edison, Edward H. Johnson, président de l'Edison
Illuminating Company, M. Bachellor, directeur des usines et moi-même
entrâmes dans un lieu en face du numéro 65 de la 5e Avenue, où se
trouvaient les bureaux de la société. Quelqu'un proposa de deviner le
poids de l'autre, et on me demanda de monter sur une balance. Edison
m'inspecta à tâtons et dit : "Tesla pèse 152 lbs à 30 grammes près."
C'était tout à fait exact. Tout nu, je pesai 142 livres et depuis mon
poids n'a pas bougé. Je chuchotai à M. Johnson, " Comment se fait-il
qu'Edison ait pu deviner mon poids de manière aussi précise ?" Il me
dit à voix basse " Eh bien, ce que je vais vous dire est confidentiel
et il ne faudra pas le répéter : il a travaillé pendant longtemps dans
les abattoirs de Chicago où il pesait des milliers de porcs tous les
jours. Voilà pourquoi." Mon ami, l'honorable Chauncey M. Depew, raconte
qu'un Anglais, surpris par une des ses anecdotes, resta perplexe, et
que c'est seulement un an plus tard qu'il en éclata de rire. Moi, il
faut que je le confesse, j'ai mis plus d'un an pour comprendre la
blague de Johnson.
Mon bien-être vient tout simplement du fait que je fais preuve de
modération et de prudence dans ma vie et le plus surprenant de tout
cela, c'est que trois fois durant ma jeunesse la maladie avait fait de
moi une épave devant laquelle tous les médecins avaient baissé les
bras. En outre, mon ignorance et mon insouciance m'ont fait courir
toutes sortes de risques, de dangers et tomber dans des pièges dont je
me suis sorti comme par enchantement. J'ai failli me noyer une dizaine
de fois, me faire ébouillanté et être brûlé vif. J'ai été enfermé,
oublié et j'ai manqué mourir de froid. Il s'en est fallu d'un cheveu
que je me fasse attraper par des chiens enragés, des cochons et
d'autres animaux sauvages. J'ai survécu à des maladies horribles et dû
faire face à bien des mésaventures ; le fait que je sois aujourd'hui
entier et en vie me paraît relever du miracle. Toutefois, en me
rappelant tous ces incidents, je suis convaincu que si j'en ai été
protégé, ce n'est pas du tout par hasard.
Le but d'un inventeur est de trouver des solutions pour préserver la
vie. Que ce soit en mettant certaines énergies au service de
l'humanité, en perfectionnant les appareils, ou en inventant des
dispositifs qui rendent la vie plus confortable, il contribue à
améliorer la sécurité de notre existence. Par ailleurs, il est plus à
même de se protéger en cas de danger que l'homme moyen, parce qu'il est
vigilant et prévoyant. S'il n'existait aucune autre preuve que je
possédais ces qualités-là, mes expériences personnelles suffiraient à
le démontrer. Le lecteur pourra en juger à la lecture de ces quelques
exemples.
Alors que j'avais environ 14 ans, je voulus un jour effrayer quelques
amis qui se baignaient avec moi. J'avais l'intention de plonger sous
une longue structure flottante et de refaire tranquillement surface à
l'autre bout. Je savais nager et plonger aussi naturellement qu'un
canard et j'étais confiant dans mon succès. Je plongeai donc dans l'eau
et lorsque je fus hors de vue, je me retournai et nageai très vite en
direction opposée. Je pensai que j'avais largement dépassé la structure
et je remontai à la surface, lorsqu'à ma grande consternation, ma tête
heurta une poutre. Je replongeai très vite et me remis à nager très
vite jusqu'à ce que l'air commençât à me manquer. Je remontai alors
pour la deuxième fois, et ma tête toucha une nouvelle fois une poutre.
Je commençai à désespérer. Toutefois, je rassemblai toute mon énergie
et entrepris frénétiquement une troisième tentative, mais le résultat
fut le même. Je ne pouvais plus respirer et la douleur devint
insupportable ; la tête me tournait et je commençais à sombrer. C'est à
ce moment-là, alors que la situation semblait désespérée, que j'ai eu
un de ces flashes de lumière dans lequel la structure m'apparut en
vision au-dessus de moi. Ai-je vu ou deviné qu'il y avait un petit
espace entre la surface de l'eau et les planches qui reposaient sur les
poutres, toujours est-il que, bien qu'au bord de l'évanouissement, je
remontai et vins presser ma bouche près des planches ; je réussis à
inhaler un peu d'air, mais malheureusement il était mélangé avec des
gouttes d'eau qui ont failli me faire étouffer. J'ai répété cette
procédure plusieurs fois comme en transe, jusqu'à ce que mon coeur, qui
battait la chamade, revint à la normale et que je retrouvai mes
esprits. Ensuite, je fis un certain nombre d'autres tentatives pour
remonter à l'air libre, mais j'avais complètement perdu le sens de
l'orientation, et j'échouai toujours. Finalement, je réussis malgré
tout à sortir de mon piège, tandis que mes amis me croyaient déjà mort
et s'étaient mis à la recherche de mon corps.
Cette imprudence mit fin aux baignades cet été-là ; toutefois,
j'oubliai bientôt la leçon, et ce n'est que deux ans plus tard que je
devais retomber dans une situation encore plus fâcheuse. Près de la
ville où je faisais mes études à l'époque, il y avait une grande
minoterie et un barrage qui traversait le fleuve. En règle générale,
l'eau ne montait pas à plus de 5 à 8 cm au-dessus du barrage, et nager
jusqu'à lui était un sport pas très dangereux auquel je m'adonnais
souvent. Un jour, je me rendis seul au fleuve pour m'amuser comme
d'habitude. Toutefois, lorsque je fus à une courte distance du mur, je
réalisai avec effroi que l'eau avait monté et qu'elle m'emportait
rapidement. J'essayai de revenir en arrière, mais il était trop tard.
Heureusement, je réussis à m'agripper au mur avec les deux mains et
donc à éviter d'être emporté par-dessus. La pression sur ma poitrine
était très forte, et j'avais du mal à garder la tête hors de l'eau. Il
n'y avait âme qui vive tout alentour et mes cris furent étouffés par le
grondement de la cascade. Je m'épuisai petit à petit et eus de plus en
plus de mal à résister à la pression. J'étais sur le point de lâcher
prise et d'être précipité sur les rochers au bas de la cascade, lorsque
je vis dans un éclair de lumière le diagramme familier illustrant le
principe hydraulique qui veut que la pression d'un liquide en mouvement
soit proportionnelle à la surface exposée, et automatiquement je me
tournai sur mon flanc gauche. La pression fut réduite comme par magie
et il me fut relativement plus facile de résister à la force du courant
dans cette position. Cependant le danger était toujours là. Je savais
que tôt ou tard je serais emporté dans les chutes d'eau, car il était
impossible que des secours arrivent à temps, même si j'avais dû attirer
l'attention de quelqu'un. Je suis ambidextre aujourd'hui, mais à
l'époque j'étais gaucher et j'avais relativement peu de force dans mon
bras droit. C'est pourquoi je n'osai pas me retourner pour me reposer
sur l'autre côté, et il ne me restait donc plus rien d'autre à faire
que de pousser mon corps le long du barrage. Il fallait que je
m'éloigne du moulin auquel je faisais face, car le courant y était plus
rapide et plus profond. Ce fut une entreprise longue et douloureuse et
je fus près d'échouer à la fin, car je sentis une dépression dans le
mur. Le peu de force qu'il me restait m'a quand même permis de la
franchir, et je m'évanouis en atteignant la rive ; c'est là que l'on
m'a trouvé. Ma chair était à vif sur tout mon côté gauche, et il a
fallu des semaines avant que la fièvre ne tombe et que je sois guéri.
Ce ne sont que deux de mes nombreux accidents, mais ils suffisent à
révéler que si je n'avais pas eu cet instinct d'inventeur, je ne serais
pas là aujourd'hui pour en parler.
Les gens me demandent souvent comment et quand j'ai commencé mes
inventions. Pour autant qu'il me souvienne, la première tentative fut
assez ambitieuse, car elle impliquait à la fois l'invention d'un
appareil et d'une méthode. Pour la première j'avais déjà un
prédécesseur, mais je fus le fondateur de la deuxième. Voici comment
cela s'est passé. Un de mes camarades de jeu avait reçu une ligne et
tout le matériel de pêche, ce qui fut un événement dans le village ; le
lendemain, ils allèrent tous pêcher des grenouilles. J'étais resté seul
parce que je m'étais justement disputé avec ce copain-là. Je n'avais
jamais vu un vrai hameçon ; je pensais qu'il s'agissait de quelque
chose d'extraordinaire, doté de qualités particulières, et je
regrettais vraiment de ne pas être de la partie. Poussé par cette
frustration, je me procurai un morceau de fil de fer, martelai un bout
en pointe acérée entre deux pierres, le recourbai et l'attachai à une
ficelle solide. Ensuite, je coupai une baguette, réunis quelques appâts
et descendis jusqu'au ruisseau où il y avait des grenouilles en
abondance. Toutefois, je n'ai pas pu en pêcher une seule, et je
commençai à perdre courage lorsque j'eus l'idée de lancer l'hameçon
tout nu devant une grenouille assise sur une souche. Au début elle se
tassa, puis, petit à petit, ses yeux sortirent de l'orbite et furent
injectés de sang ; elle enfla jusqu'à doubler de volume et happa
rageusement l'hameçon. J'ai immédiatement tiré sur la ficelle. Je
répétai inlassablement cette manoeuvre, et elle se montra infaillible.
Lorsque mes camarades me rejoignirent, ils devinrent verts de jalousie
parce qu'ils n'avaient rien attrapé du tout, malgré leur attirail
sophistiqué. J'ai gardé le secret pendant très longtemps et je
savourais mon monopole ; toutefois, dans l'ambiance des fêtes de Noël,
je leur ai vendu la mèche. Chacun alors fut capable de faire comme moi,
et l'été suivant il y eut une hécatombe parmi les grenouilles.
Dans mon expérience suivante, il semblerait que ce fut la première fois
que j'aie agi sous une impulsion instinctive ; ces impulsions allaient
me dominer ultérieurement et me pousser à mettre les énergies de la
nature au service de l'humanité. En l'occurrence, j'ai utilisé des
hannetons qui sont une véritable calamité dans ce pays, car parfois ils
sont capables de casser les branches des arbres par le seul poids de
leurs corps. Les buissons étaient noirs de hannetons. J'ai attaché
quatre de ces bestioles sur des copeaux disposés en croix qui
tournaient sur un pivot très mince et qui transmettaient leur mouvement
à un disque plus grand, ce qui m'a permis d'obtenir une "puissance"
considérable. Ces créatures étaient très performantes ; une fois
qu'elles avaient commencé à tournoyer, rien ne pouvait plus les arrêter
; cela durait des heures, et plus il faisait chaud, plus elles
travaillaient. Tout allait pour le mieux, lorsqu'un gamin bizarre entra
en scène. C'était le fils d'un officier de l'armée autrichienne à la
retraite. Ce galopin mangeait les hannetons vivants et en jouissait
comme s'il dégustait les meilleures huîtres. Ce spectacle dégoûtant mit
un terme à mes efforts dans ce domaine très prometteur et depuis, il
m'est devenu impossible de toucher un hanneton ou un autre insecte.
Il me semble que c'est alors que j'ai commencé à démonter et à remonter
les pendules de mon grand-père. J'ai toujours réussi la première
opération, mais j'ai souvent échoué dans la deuxième. C'est pourquoi il
mit un terme à mes activités d'une manière un peu brutale, et j'ai mis
trente ans avant de reprendre une montre en mains. Peu de temps après
cela, je me mis à fabriquer une espèce de fusil à bouchon, constitué
d'un tuyau, d'un piston et de deux bouchons de chanvre. Pour tirer, il
fallait presser le piston contre son ventre et pousser très vite le
tube en arrière avec les deux mains. L'air entre les bouchons était
alors comprimé et montait à une température élevée, jusqu'à ce que l'un
des bouchons soit expulsé à grand bruit. L'astuce consistait à savoir
sélectionner, parmi toutes les tiges creuses qui traînaient dans le
jardin, celle qui avait un creux conique adapté,. Mon arme fonctionnait
à merveille, mais mes activités entrèrent malheureusement en conflit
avec les carreaux des fenêtres de notre maison, et je subis un
découragement douloureux.
Si mes souvenirs sont exacts, j'ai ensuite commencé à tailler des épées
dans des meubles mis à ma disposition. À cette époque, j'étais sous le
charme de la poésie nationale serbe et plein d'admiration pour les
actes de ses héros. Je passais des heures à abattre mes ennemis,
représentés par les tiges de maïs, ce qui abîmait évidemment les
récoltes, et me valut quelques fessées de ma mère, qu'elle ne me donna
pas pour la forme mais avec le plus grand sérieux.
Tout cela, et bien d'autres choses encore, s'est passé avant que j'aie
six ans et que je ne fréquente le cours préparatoire à l'école du
village de Smiljan où je suis né. À la fin de cette année scolaire,
nous déménageâmes à Gospic, une petite ville tout proche. Ce changement
de résidence fut catastrophique pour moi. Cela m'a presque fendu le
coeur de devoir me séparer de nos pigeons, de nos poules et de nos
moutons, et de notre merveilleux troupeau d'oies qui s'envolaient dans
les nuages le matin et qui revenaient gavées au crépuscule dans une
formation de combat à faire pâlir de honte un escadron de nos meilleurs
aviateurs actuels. Dans notre nouvelle maison, je me sentais comme un
prisonnier regardant passer des étrangers dans la rue derrière ses
stores. Ma timidité était telle que j'aurais préféré faire face à un
lion rugissant qu'à un de ces types de la ville qui déambulaient sous
les fenêtres. Toutefois, l'épreuve la plus dure fut celle du dimanche,
lorsque je devais m'habiller et aller à la messe. Là il se passa un
incident dont la seule pensée allait continuer de glacer mon sang comme
du lait caillé pendant des années. C'était ma deuxième aventure dans
une église, car peu de temps auparavant, j'avais été enfermé dans une
vieille chapelle sur une montagne difficile d'accès, qui n'était
fréquentée qu'une fois par an. Ce fut une expérience horrible, mais
celle-ci était pire. Il y avait une dame très riche en ville, une femme
gentille mais emplie de suffisance, qui venait toujours à la messe
maquillée à outrance, vêtue d'une robe avec une énorme traîne, et
accompagnée de sa suite. Un dimanche, je venais de faire sonner les
cloches dans le beffroi et je me précipitais au bas des escaliers ;
tandis que cette grande dame sortait d'un air majestueux, je sautai sur
sa traîne. Elle se déchira dans un bruit formidable comme si une recrue
inexpérimentée venait de tirer un feu de salve. Mon père était blanc de
rage. Il me donna un léger soufflet sur la joue - le seul châtiment
corporel que mon père m'ait jamais donné, mais je le ressens encore
comme s'il datait d'hier. L'embarras de cette situation et la confusion
qui a suivi sont inénarrables. Je fus quasiment mis au ban de la
société jusqu'à ce quelque chose se passât qui me racheta dans l'estime
de la communauté.
Un jeune marchand très entreprenant avait fondé une caserne de
pompiers. On avait acheté une nouvelle voiture de pompiers et des
uniformes, et les hommes furent entraînés à des exercices de sauvetage,
et à défiler. La voiture était en fait une pompe à incendie peinte en
rouge et noir, que devaient faire marcher 16 hommes. Un après-midi,
tout était fin prêt pour l'inauguration officielle, et le camion fut
descendu à la rivière. Toute la population était là pour assister à ce
grand spectacle. À la fin des discours et des cérémonies, l'ordre fut
donné de pomper, mais il ne sortit pas une goutte d'eau du tuyau. Les
professeurs et les experts essayèrent vainement de localiser la panne.
C'était le fiasco total lorsque j'arrivai sur les lieux. Mes
connaissances du mécanisme étaient nulles et je ne savais pratiquement
rien en pneumatique, mais j'allai instinctivement inspecter le tuyau
d'aspiration de l'eau dans la rivière, et je constatai qu'il était
replié. Je m'avançai alors dans l'eau pour le déplier ; l'eau
s'engouffra dans le tuyau et beaucoup d'habits du dimanche furent
souillés. Lorsqu'Archimède courut tout nu dans la ville de Syracuse en
hurlant "Eurêka !", il n'a pas pu faire une plus grosse impression que
moi ce jour-là. On me porta sur les épaules et j'étais le héros du jour.
Après notre installation dans cette ville, je commençai une formation
de quatre ans à ce qu'on appelait l'école élémentaire secondaire, en
préparation de mes études au lycée ou Real-Gymnasium. Durant toute
cette période, mes efforts, mes exploits et mes ennuis allaient
continuer. Je fus désigné, entre autres, champion national des pièges à
corneilles. Ma manière de procéder était extrêmement simple. J'allais
dans la forêt, je me cachais dans les fourrés et j'imitais le cri des
oiseaux. D'habitude plusieurs me répondaient et un peu plus tard, une
corneille descendait dans les buissons à côté de moi. Après quoi, il ne
me restait plus qu'à lancer un bout de carton pour déjouer son
attention, et de courir l'attraper avant qu'elle ait le temps de se
dépatouiller des broussailles. C'est comme cela que j'en attrapais
autant que je voulais. Toutefois, un jour, il se passa quelque chose
qui me força à les respecter. J'avais attrapé un joli couple d'oiseaux
et m'apprêtais à rentrer à la maison avec un ami. Lorsque nous
quittâmes la forêt, des milliers de corneilles s'étaient rassemblées et
faisaient un boucan effrayant. Elles nous prirent en chasse en quelques
minutes et nous fûmes encerclés par les oiseaux. Soudain, je reçus un
coup à l'arrière de ma tête qui m'a envoyé par terre. Les oiseaux alors
m'attaquèrent de tous côtés ; je fus obligé de lâcher les deux oiseaux,
et c'est avec soulagement que je pus rejoindre mon ami qui s'était
réfugié dans une grotte.
Dans la salle de classe, il y avait quelques modèles mécaniques qui
piquèrent ma curiosité et qui sont à l'origine de mon intérêt pour les
turbines à eau. J'en construisis toute une série et je m'amusai
beaucoup à les faire fonctionner. Je vais vous raconter un incident
pour illustrer combien ma vie était extraordinaire. Mon oncle n'avait
aucune estime pour ce genre de passe-temps et il me réprimandait
souvent. J'avais pris connaissance d'une description fascinante des
chutes du Niagara et j'avais imaginé qu'une énorme roue tournait grâce
à ces chutes. Je dis à mon oncle qu'un jour, j'irai en Amérique pour
réaliser ce rêve. Trente ans plus tard, mon projet sur les chutes du
Niagara devint réalité, et je m'émerveillais du mystère insondable de
l'esprit humain.
J'ai construit toutes sortes d'autres d'appareils et d'engins, mais les
meilleurs que j'aie jamais réalisés étaient mes arbalètes. Quand je
tirais mes flèches, elles disparaissaient de la vue et, à courte
distance, elles pouvaient traverser une planche de pin de 2,5 cm
d'épaisseur. Comme je me suis énormément exercé à tendre mes arcs, j'ai
fini par avoir de la corne sur mon ventre, qui ressemble à une peau de
crocodile, et je me demande souvent si c'est à cause de ces exercices
que je suis, encore aujourd'hui, capable de digérer des petits cailloux
! Il faut que je vous dise aussi mes performances avec ma fronde qui
m'auraient certainement permis d'obtenir un succès fou à l'Hippodrome.
Laissez-moi vous raconter un de mes exploits que j'ai réalisé avec cet
ancien dispositif de guerre, qui va mettre à l'épreuve la crédulité des
lecteurs. Je jouais avec ma fronde pendant que je marchais avec mon
oncle le long de la rivière. Les truites s'amusaient à la nuit tombante
et, de temps en temps, il y en avait une qui sautait hors de l'eau ;
son corps brillant se reflétait nettement sur un rocher émergé à
l'arrière-plan. Évidemment, n'importe quel garçon aurait pu toucher un
poisson dans des conditions aussi favorables, mais j'élaborai un plan
beaucoup plus difficile ; je décrivis à mon oncle ce que je voulais
faire, dans les moindres détails. Je comptais tirer une pierre qui
devait toucher le poisson, l'envoyer contre le rocher et le couper en
deux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Mon oncle me regarda et cria, en
proie à une peur bleue Vade retro Satanas ! Il a fallu que j'attende
quelques jours avant qu'il ne m'adressât de nouveau la parole. Je ne
parlerai pas des autres exploits, quoique superbes ; j'ai le sentiment,
cependant, que je pourrais tranquillement me reposer sur mes lauriers
pendant mille ans.
Chapitre III - Autobiographie de Nikola Tesla
Mes travaux ultérieurs
La découverte du champ magnétique en rotation.
À l'âge de dix ans, j'entrai au lycée, un bâtiment tout neuf et
relativement bien équipé. Dans la salle de physique, il y avait
plusieurs modèles d'appareils scientifiques classiques, des appareils
électriques et mécaniques. Les enseignants nous faisaient de temps en
temps des démonstrations et des expériences qui me fascinaient et qui
furent un puissant aiguillon pour mes inventions. Par ailleurs,
j'adorais les mathématiques et le professeur me félicitait souvent pour
mes résultats en calcul mental. Je les devais à mon aptitude à
visualiser facilement les nombres et à faire les opérations, non de la
manière automatique classique, mais comme si les nombres existaient
vraiment. Jusqu'à un certain degré de complexité, il importait peu que
j'écrivisse les symboles sur le tableau ou que je les visualisasse
mentalement. Néanmoins, mon emploi du temps comprenait plusieurs heures
de dessin libre, une discipline qui m'ennuyait et que j'avais du mal à
supporter. C'était d'autant plus étonnant que la majeure partie de ma
famille excellait dans ce type d'activité. Peut-être mon aversion
venait-elle tout simplement du fait que je ne voulais pas me perturber
l'esprit. S'il n'y avait pas eu quelques garçons particulièrement
stupides qui étaient incapables de quoi que ce soit, j'aurais eu les
plus mauvaises notes de la classe. Toutefois, c'était un handicap
sérieux car, dans le système éducatif d'alors, le dessin était
obligatoire ; mon inaptitude représentait une menace pour toute ma
carrière et mon père avait tout le mal du monde à me faire passer d'une
classe à l'autre.
Lors de ma seconde année de formation dans ce lycée, je devins obsédé
par l'idée de produire un mouvement continu en maintenant la pression
de l'air. L'incident de la pompe, dont j'ai parlé plus haut, avait
enflammé mon imagination d'enfant et j'étais impressionné par les
multiples possibilités qu'offrait le vide. Mon désir d'exploiter cette
énergie inépuisable grandit avec moi ; j'avançai cependant dans
l'obscurité pendant plusieurs années. Finalement, mes efforts prirent
forme dans une invention qui allait me permettre de réaliser ce
qu'aucun autre mortel n'avait osé faire jusque là. Imaginez un cylindre
capable de tourner librement sur deux paliers et partiellement entouré
d'une cuve rectangulaire parfaitement ajustée. Le côté ouvert de la
cuve est fermé par une cloison, de manière que le segment cylindrique à
l'intérieur de la cuve divise le cylindre en deux compartiments,
séparés par des joints coulissants hermétiques. Si un de ces
compartiments est scellé et vidé de son air et si l'autre reste ouvert,
il en résulte une rotation perpétuelle du cylindre. C'est du moins ce
que je pensais.
Je me mis à construire un modèle en bois et l'assemblai avec d'infinies
précautions ; je branchai la pompe sur un des côtés et je remarquai
qu'effectivement le cylindre avait tendance à se mettre à tourner :
j'étais fou de joie ! Je voulais arriver à faire des vols mécaniques,
malgré un douloureux souvenir d'une chute que j'avais faite en sautant
d'un toit avec un parapluie. Je voyageais mentalement tous les jours
dans les airs et j'allais dans des régions très éloignées, mais je ne
savais pas comment m'y prendre pour que ces rêves deviennent réalité.
Et voilà que j'avais obtenu quelque chose de concret, une machine
volante constituée d'un simple arbre rotatif, d'ailes battantes, ... et
d'un vide de puissance illimitée ! À partir de ce jour, je fis mes
excursions journalières dans les airs, à bord d'un véhicule confortable
et luxueux, digne du Roi Salomon. J'ai mis des années pour comprendre
que la pression atmosphérique s'exerçait à angle droit sur la surface
du cylindre et que le léger effet de rotation que j'avais remarqué
était dû à une fuite ! Bien que j'en aie pris conscience étape par
étape, j'allais éprouver un choc pénible.
Je venais à peine de finir ma formation au lycée, lorsque je fus
atteint d'une maladie très grave, ou plutôt de toute une flopée de
maladies, et mon état physique devint tellement désespérant que tout le
corps médical déclara forfait. À cette époque, j'avais le droit de lire
des livres non répertoriés par la Bibliothèque Municipale ; elle me les
confiait pour que je classe ces ouvrages, afin de les intégrer dans ses
catalogues. Un jour, on me remit quelques volumes d'un genre littéraire
tout à fait nouveau qui m'était totalement étranger ; ils furent
tellement captivants que j'en oubliais complètement mon état désespéré.
C'étaient les premiers ouvrages de Mark Twain, et je crois que je leur
dois mon rétablissement miraculeux qui s'ensuivit. Vingt-cinq ans plus
tard, je racontai cette expérience à M. Clemens avec lequel je m'étais
lié d'amitié, et je fus très surpris de voir ce grand auteur de satires
amusantes se mettre à pleurer.
Je continuai mes études au lycée supérieur de Carlstadt en Croatie, où
habitait une de mes tantes. C'était une femme distinguée, l'épouse d'un
Colonel, un vétéran qui avait participé à plusieurs batailles. Je
n'oublierai jamais les trois années que j'ai passées chez eux. La
discipline qui y régnait était plus sévère que celle d'une forteresse
en état de siège. J'étais nourri comme un canari. Tous les repas
étaient d'excellente qualité et délicieux, mais la quantité aurait pu
être multipliée par dix. Ma tante découpait le jambon en tranches pas
plus épaisses que du papier de soie. Et lorsque le Colonel voulait me
servir de manière plus substantielle, elle l'en empêchait en disant
d'un ton énervé : "Fais donc attention, Niko est très fragile !"
J'avais un appétit d'ogre et je souffrais comme Tantale. Toutefois, je
vivais dans une atmosphère de raffinement et de bon goût, ce qui était
plutôt exceptionnel vu l'époque et les circonstances. Les terres
étaient basses et marécageuses, et je fus victime du paludisme pendant
toute la durée de mon séjour, malgré les nombreux médicaments que je
prenais. À certaines périodes, le niveau du fleuve montait et déversait
toute une armée de rats qui se précipitaient dans les maisons pour tout
dévorer, jusqu'aux bottes de piments. Ce fléau fut pour moi un
divertissement bienvenu. Je décimai les rats par toutes sortes de
moyens, ce qui m'a valu la distinction peu enviable de meilleur
chasseur de rats de toute la commune. Finalement, ma formation toucha à
sa fin, la misère cessa, et j'obtins mon baccalauréat qui me conduisit
à la croisée des chemins.
Durant toutes ces années, mes parents n'ont jamais faibli dans leur
décision de me voir embrasser une carrière dans le clergé ; cette seule
idée me remplissait de terreur. J'étais devenu très intéressé par
l'électricité sous l'influence stimulante de mon professeur de physique
qui était un vrai génie, et qui nous démontrait les principes avec des
dispositifs qu'il avait lui-même inventés. Je me souviens de l'un d'eux
: c'était un appareil qui ressemblait à une ampoule susceptible de
tourner librement, recouverte d'une feuille d'étain, qui commençait à
tourner rapidement quand il le connectait avec une machine statique. Il
m'est impossible de vous donner une idée précise de l'intensité de mes
émotions lorsque je le vis obtenir ces phénomènes mystérieux. Chaque
observation résonnait des milliers de fois dans ma tête. Je voulais en
savoir plus sur cette force merveilleuse. Je n'avais qu'une envie,
c'était faire moi-même des expériences et des recherches, et c'est le
coeur gros que je me pliai à l'inévitable.
Alors que je me préparais au long voyage du retour à la maison, on me
dit que mon père voulait que je participe à une expédition de chasse.
Cette demande m'a paru bien étrange, parce que jusque là, mon père
s'était toujours violemment opposé à ce type de sport. Mais quelques
jours plus tard, j'appris que le choléra faisait rage dans son
district, et profitant d'une opportunité, je rentrai à Gospic sans
tenir compte du voeu de mes parents. Il est inouï à quel point les gens
étaient ignorants des véritables causes de cette terreur qui frappait
le pays tous les 15 à 20 ans. Ils pensaient que les agents mortels
étaient véhiculés par l'air et ils vaporisaient des parfums irritants
dans les pièces et les enfumaient. Pendant ce temps, ils buvaient de
l'eau infectée et mouraient en masse. J'ai attrapé cette maladie le
jour même de mon arrivée, et bien qu'ayant surmonté la crise, je dus
garder le lit pendant neuf mois durant lesquels je pus à peine bouger.
Mon énergie était totalement épuisée, et je me retrouvais, pour la
seconde fois, à l'article de la mort. Lors d'une de ces crises, dont
tout le monde pensait qu'elle allait m'emporter, mon père fit irruption
dans la pièce. Je me souviens encore de son visage blême alors qu'il
tentait de me réconforter, mais le ton de sa voix trahissait son manque
d'assurance. Je lui dis : "Peut-être que je vais me rétablir si tu me
laisses faire mes études d'ingénieur." Il me répondit d'un ton solennel
: "Tu iras dans le meilleur institut technologique du monde", et je
savais qu'il était sincère. Il venait d'enlever un poids énorme de mes
épaules ; toutefois, le soulagement serait arrivé trop tard pour
permettre que je me rétablisse, si je n'avais pas déjà suivi une cure
fabuleuse d'une décoction amère d'un type particulier de graine. Je me
relevai, tel Lazare d'entre les morts, au grand étonnement de tous. Mon
père insista pour que je passe une année à faire des exercices
physiques au grand air, ce que j'acceptai à contrecoeur. Je passai la
plupart de ce temps à me promener en montagne, vêtu d'une tenue de
chasse et quelques livres en poche ; ce contact avec la nature me
revigora physiquement et mentalement. J'inventai beaucoup de choses et
je fis des plans, mais en règle générale, ils étaient loin de la
réalité. Mon imagination était assez bonne mais ma connaissance des
principes très limitée. Avec l'une de mes inventions, je voulais faire
des envois transocéaniques de lettres et de colis à travers un tuyau
sous-marin, dans des conteneurs sphériques capables de résister à la
pression hydraulique. J'avais soigneusement conçu et dessiné la station
de pompage qui devait envoyer l'eau dans le tuyau, et tous les autres
détails étaient très bien étudiés. Il n'y eut qu'un détail insignifiant
que j'ai traité à la légère. J'avais supposé une vitesse arbitraire de
l'eau et, qui plus est, je m'amusais à l'augmenter encore, ce qui me
permettait d'arriver à des résultats stupéfiants corroborés par mes
calculs sans fautes. Toutefois, mes études ultérieures sur la
résistance des tuyaux aux fluides, me décidèrent de laisser à d'autres
le soin de perfectionner cette invention.
Un autre de mes projets était la construction d'un anneau autour de
l'équateur, capable de flotter librement et qui pouvait être arrêté
dans son mouvement de rotation par des forces contraires, ce qui
permettrait de voyager à raison de 1600 kilomètres par heure, une
vitesse impensable en train. Le lecteur doit sourire. Je veux bien
admettre que le plan était difficilement réalisable, mais moins que
celui de ce professeur new-yorkais qui voulait pomper l'air des régions
chaudes vers les régions plus froides, ignorant complètement que le
Seigneur avait déjà créé un mécanisme géant dans ce même but.
Un autre plan encore, beaucoup plus important et passionnant, était de
puiser l'énergie du mouvement rotatif des corps terrestres. J'avais
découvert que les objets, à la surface de la Terre, grâce à la rotation
journalière du globe, sont emportés par lui alternativement vers et
contre la direction du mouvement de translation. Cela entraîne un grand
changement dans le moment, qui pourrait être utilisé de la manière la
plus simple pour fournir une force motrice dans toute région habitée du
globe. Je ne peux pas trouver les mots pour dire combien j'ai été déçu,
lorsque je découvris plus tard que j'étais dans la même situation
fâcheuse qu'Archimède qui avait vainement cherché un point fixe dans
l'univers.
À la fin de mes vacances, je fus envoyé à l'École Polytechnique de
Graz, en Styrie, que mon père considérait comme une des plus anciennes
et des meilleures institutions. Ce fut un moment très attendu et
j'entamai mes études sous de bons auspices, fermement décidé à réussir.
Ma formation antérieure était au-dessus de la moyenne grâce à
l'enseignement de mon père et à des opportunités qui m'avaient été
offertes. J'avais appris un certain nombre de langues et potassé les
livres de plusieurs bibliothèques, glanant des informations plus ou
moins utiles. C'est alors que, pour la première fois, je pus choisir
les disciplines que j'aimais, et le dessin à main levée ne devait plus
m'ennuyer. J'avais décidé de faire une surprise à mes parents, et
durant la première année, je commençais à étudier régulièrement à trois
heures du matin pour finir vers onze heures le soir, les dimanches et
les vacances inclus. Comme la plupart de mes camarades étudiants
prenaient les choses à la légère, j'ai toujours obtenu facilement les
meilleurs résultats. Au cours de cette année, je réussis neuf examens,
et mes professeurs estimaient que je méritais plus que les meilleures
notes. Armé de mes certificats très flatteurs, je rentrai à la maison
pour un bref repos ; je m'attendais à un accueil triomphal et je fus
vexé à mort lorsque mon père dévalua ces honneurs que j'avais eu tant
de mal à obtenir. Toute mon ambition en fut presque anéantie.
Toutefois, quelque temps après sa mort, j'ai été peiné de trouver toute
une pile de lettres que mes professeurs lui avaient écrites pour le
prévenir que s'il ne me retirait pas de l'Institut, j'allais mourir de
surmenage. Je me suis alors consacré entièrement aux études de la
physique, de la mécanique et des mathématiques, en passant tout mon
temps libre dans les bibliothèques. Finir ce que j'avais commencé
tournait à la manie, et m'a souvent créé bien des problèmes. Un jour,
j'avais commencé à lire les oeuvres de Voltaire, lorsque j'appris, à ma
grande consternation, que ce monstre avait rédigé pas moins de cent
gros volumes imprimés en petits caractères, en buvant journellement 72
tasses de café noir. Il fallait que je les lise tous, mais lorsque je
reposai le dernier livre, je fus très heureux et me dis : "Plus jamais
ça !"
Mes performances de la première année m'avaient valu l'estime et
l'amitié de plusieurs professeurs. Parmi eux, il y avait le professeur
Rogner qui enseignait l'arithmétique et la géométrie, le professeur
Poeschl, qui tenait la chaire en physique théorique et expérimentale,
et le Docteur Allé qui enseignait le calcul intégral et qui était
spécialisé dans les équations différentielles. Ce scientifique fut le
conférencier le plus brillant que j'aie jamais entendu. Il s'intéressa
particulièrement à mes progrès et resta souvent une heure ou deux avec
moi dans la salle de conférences pour me soumettre des problèmes que je
résolvais à la perfection. C'est à lui que j'expliquai une de mes
inventions de machine volante ; ce n'était pas une invention illusoire,
mais basée sur des principes scientifiques intelligents ; elle est
devenue réalisable grâce à ma turbine et fera bientôt son entrée dans
le monde. Les professeurs Rogner et Poeschl étaient bizarres tous les
deux. Le premier avait un tic dans sa façon de s'exprimer, dont les
élèves se moquaient bruyamment à chaque fois ; suivait alors un silence
long et embarrassant. Prof. Poeschl était un homme méthodique et
typiquement allemand. Il avait des mains et des pieds énormes, comme
les pattes d'un ours ; néanmoins, il menait ses expériences avec
beaucoup d'adresse et une précision d'horloger, sans jamais faire la
moindre erreur.
C'est au cours de ma deuxième année à l'Institut que nous reçûmes une
dynamo Gramme de Paris, qui avait un aimant inducteur laminé en forme
de fer à cheval, et une armature entourée de fils avec un commutateur.
Elle fut branchée et le Prof. Poeschl nous montra des effets variés du
courant. Tandis qu'il faisait les démonstrations, la machine
fonctionnant comme un moteur, les balais posèrent problème en lançant
des étincelles ; je fis alors remarquer que l'on pouvait faire
fonctionner un moteur sans ces dispositifs. Là-dessus, il déclara que
j'avais tort, et il nous gratifia d'un cours particulier sur le sujet,
à la fin duquel il observa : "M. Tesla est peut-être capable de faire
de grandes choses, mais il lui est impossible de réussir sur ce point.
Cela reviendrait à convertir une force d'attraction constante, comme
celle de la gravité, en mouvement de rotation, en d'autres termes en
mouvement perpétuel, ce qui est inconcevable." Toutefois, l'intuition
est quelque chose qui transcende la connaissance. Nous possédons sans
doute certains nerfs plus fins qui nous permettent de percevoir la
vérité lorsque la déduction logique, ou tout autre effort volontaire du
cerveau, est infructueuse. J'en fus troublé pendant quelque temps,
impressionné par l'autorité du professeur, mais je fus bientôt
convaincu que j'avais raison, et je me mis au travail avec toute
l'ardeur et la confiance sans bornes de la jeunesse.
Je commençai à imaginer une machine à courant continu, à visualiser
son fonctionnement et je suivis le flux changeant du courant électrique
dans l'armature. Ensuite, j'imaginai une machine à courant alternatif
(un alternateur) et je suivis son processus de fonctionnement de la
même manière. Pour finir, je visualisai des systèmes comprenant des
moteurs et des générateurs qui fonctionneraient de différentes
manières. Les images que je voyais étaient parfaitement claires et
tangibles. Tout le temps que je devais encore passer à Graz fut
consacré à des efforts intenses mais stériles dans ce sens, et je
commençais à baisser les bras, pensant que le problème était insoluble.
En 1880, je me rendis à Prague, en Bohême, pour répondre au voeu de mon
père de compléter mon éducation dans cette université. C'est dans cette
ville que je fis une avancée certaine : je détachai le commutateur de
la machine et étudiai le phénomène sous ce nouvel angle ; toutefois,
les résultats n'étaient toujours pas concluants. L'année suivante, ma
philosophie de la vie se modifia brusquement. Je réalisai que mes
parents faisaient trop de sacrifices pour moi, et je décidai de les
décharger de ce fardeau. La vague du téléphone américain venait de
déferler en Europe et le système devait être installé à Budapest, en
Hongrie. Cela me parut une opportunité idéale, d'autant plus qu'un ami
de la famille se trouvait à la tête de l'entreprise. Ce fut alors que
je fis ma plus grave dépression nerveuse, dont j'ai déjà parlé plus
haut. Ce que j'ai dû endurer durant ma maladie dépasse toute
imagination. Ma vue et mon ouïe ont toujours été exceptionnelles. Je
pouvais clairement discerner des objets à une distance où les autres ne
voyaient rien du tout. Dans mon enfance, j'ai souvent empêché que les
maisons de nos voisins prennent feu, en appelant les secours dès que
j'entendais les légers craquements et grésillements annonciateurs d'un
incendie ; ces signes leur étaient inaudibles et ne perturbaient pas
leur sommeil.
En 1899, lorsque, à plus de 40 ans, je menais mes expériences au
Colorado, je pouvais entendre très nettement des coups de tonnerre à
près de 900 km de là. Mes assistants plus jeunes avaient une ouïe qui
ne dépassait guère les 250 km. Mon oreille avait donc une sensibilité
treize fois supérieure. Pourtant, à cette époque, j'étais, pour ainsi
dire, sourd comme un pot, en comparaison avec l'acuité auditive durant
ma dépression nerveuse. À Budapest, je pouvais entendre le tic-tac
d'une pendule qui se trouvait trois pièces plus loin. Une mouche venant
se poser sur la table dans la pièce créait un bruit sourd dans mon
oreille. Une voiture roulant à plusieurs kilomètres de moi faisait
trembler tout mon corps. Le sifflement d'une locomotive, passant entre
30 et 50 km plus loin, faisait vibrer le banc ou la chaise sur lequel
j'étais assis à un point tel que la douleur devenait insoutenable. Le
sol sous mes pieds n'arrêtait pas de trembler. Si je voulais dormir
tant soit peu, il fallait que je pose des coussinets en caoutchouc sous
les pieds de mon lit. J'avais souvent l'impression que des grondements
proches ou lointains devenaient des paroles qui auraient pu m'effrayer
si je n'avais pas été en mesure d'en analyser les composants
insignifiants. Lorsque j'interceptais périodiquement les rayons du
soleil, je ressentais dans ma tête des coups d'une telle violence
qu'ils m'étourdissaient. Il me fallait rassembler tout mon courage pour
passer sous un pont ou toute autre structure, car j'avais alors
l'impression qu'on enfonçait mon crâne. Dans l'obscurité, j'avais la
sensibilité d'une chauve-souris, et un fourmillement bien spécifique
sur mon front me permettait de détecter la présence d'objets à une
distance de plus de 3,5 m. Mon coeur pouvait monter à plus de 260
pulsations par minute, mais le plus difficile à supporter, c'était les
tremblements et les contractions nerveuses très douloureuses de tous
les tissus de mon corps. Un médecin très réputé qui m'administrait
journellement de fortes doses de bromure de potassium, déclara que
j'étais atteint d'une maladie unique et incurable. Je regretterai
toujours de ne pas avoir été, à cette époque, examiné par des
spécialistes en physiologie et en psychologie. Je m'accrochais
désespérément à la vie, mais je ne m'attendais pas à guérir. Peut-on
imaginer qu'une telle épave physique se transformerait en un homme
d'une ténacité et d'une force étonnantes, capable de travailler pendant
trente huit ans sans pratiquement s'arrêter un seul jour, et toujours
se sentir jeune et fort dans son corps comme dans son esprit ? Tel est
mon cas. Un puissant désir de vivre et de continuer de travailler,
associé à l'aide d'un ami et athlète dévoué, permirent ce miracle. Ma
santé revint et avec elle la force mentale. Lorsque je ré-attaquai le
problème, je regrettai presque que la bataille fût sur le point de se
terminer. Il me restait tellement d'énergie. Lorsque je m'attelai à la
tâche, ce n'était pas avec le type de résolution que les hommes
prennent généralement ; pour moi, il s'agissait d'un voeu sacré,
c'était une question de vie ou de mort. Si je devais échouer, je savais
que je périrais. Maintenant, j'avais l'impression que j'avais gagné la
bataille. La solution se trouvait dans les recoins les plus profonds de
mon esprit, mais je ne pouvais pas encore lui permettre de s'exprimer
librement. Je me souviendrai toujours de cet après-midi où je me
promenai avec un ami dans les jardins publics en récitant de la poésie.
À cet âge-là, je connaissais plusieurs livres par coeur et étais
capable de les réciter mot pour mot. L'un d'eux était le Faust de
Goethe. Le soleil était en train de se coucher quand je me remémorai ce
passage grandiose :
''Sie rückt und weicht,der Tag ist überlebt
Dort eilt sie hin und fördert neues Leben,
Oh, dass kein Flügel mich vom Boden hebt.
Ihr nach und immer nach zu streben !
Ein schöner Traum indessen sie entweicht,
Ach zu des Geistes Flügeln wird so leicht
Kein körperlicher Flügel sich gesellen !''
''Et le soleil descend dans le jour accompli ;
Il fuit pour engendrer mille formes nouvelles.
Ah ! pour l'accompagner que n'ai-je donc des ailes
Qui m'enlèvent bien loin de ce sol avili !
Beau rêve dont déjà s'éteignent les accords.
Pourquoi faut-il que ne réponde
À l'aile de l'esprit aucune aile du corps !''*
Lorsque je prononçai ces mots évocateurs, une idée me vint comme le
flash d'un éclair et la vérité me fut instantanément révélée. Avec un
bâton, je dessinai dans le sable les diagrammes que mon compagnon
comprit sur-le-champ ; je devais les présenter six ans plus tard à
l'Institut américain des ingénieurs en électrotechnique. Les images que
je voyais étaient claires et nettes et avaient la solidité du métal et
de la pierre, si bien que je lui dis : "Vois ce moteur, et regarde
comment je vais l'inverser." Je ne peux pas vous décrire mes émotions.
Pygmalion, lorsqu'il vit sa statue se mettre à bouger ne pouvait pas
avoir été plus ému que moi. J'aurais donné mille secrets de la nature
que j'avais découverts accidentellement pour celui que je venais de lui
extorquer contre toute attente, et au péril de ma vie.
*Extrait de FAUST de Goethe, Flammarion, Paris, 1984. Traduction de Jean Malaplate
Chapitre IV - Autobiographie de Nikola Tesla
La découverte de la Bobine- et du Transformateur-Tesla
J'allai me consacrer entièrement, et avec un immense plaisir, à
imaginer des moteurs et à développer de nouveaux types. J'étais
mentalement dans une félicité que je n'avais jamais connue auparavant.
Les idées affluaient de manière ininterrompue, et mon seul problème
était de les retenir. Les pièces des appareils que je concevais étaient
pour moi parfaitement réelles et tangibles, jusque dans leurs moindres
détails et je pouvais même relever leurs tout premiers signes d'usure.
J'aimais imaginer les moteurs en fonctionnement perpétuel, car c'était
un spectacle plus fascinant. Lorsqu'un penchant naturel se transforme
en désir passionné, on avance vers son but chaussé de bottes de sept
lieues. J'ai conçu, en l'espace de deux mois, pratiquement tous les
types de moteurs et toutes les modifications des systèmes qui portent
aujourd'hui mon nom. Les contingences de la vie ordonnèrent que
j'arrête temporairement mes activités mentales stressantes, et je me
demande si ce ne fut pas, tout compte fait, une providence. Une
nouvelle prématurée, concernant l'administration des téléphones, m'a
poussé à venir à Budapest et l'ironie du sort a voulu que j'accepte un
poste de designer au Bureau Central des Télégraphes du gouvernement
hongrois, pour un salaire dont je tairai le montant, car il serait
inconvenant de le dévoiler ! Je sus, par bonheur, gagner la confiance
de l'inspecteur en chef, qui me demanda d'effectuer les calculs, les
plans et les estimations de nouvelles installations, jusqu'à ce que le
réseau téléphonique soit opérationnel ; j'allai alors en prendre la
direction. Les connaissances et les expériences pratiques que j'acquis
durant cette fonction me furent très précieuses et j'eus beaucoup
d'opportunités pour exercer mes talents d'inventeur. J'ai procédé à
plusieurs améliorations des dispositifs du système central et j'ai mis
au point un amplificateur téléphonique qui n'a jamais été déposé aux
brevets et qui ne fut jamais décrit publiquement, mais qui aujourd'hui
encore, me reviendrait. En reconnaissance de mes bons services, M.
Puskas, l'administrateur de l'entreprise, lorsqu'il céda son affaire à
Budapest, m'offrit un poste à Paris que j'acceptai avec joie.
Je n'oublierai jamais la profonde impression que cette ville magique a
gravée dans mon esprit. Après mon arrivée, je passai plusieurs jours à
errer dans les rues complètement bouleversé par ce nouveau spectacle.
Les tentations étaient nombreuses et irrésistibles et, hélas, toute ma
paie fut dépensée sitôt que je l'eus empochée. Lorsque M. Puskas vint
prendre de mes nouvelles, je lui décrivis la situation très nettement
en disant que "ce sont les 29 derniers jours du mois qui sont les plus
difficiles !" Je menai alors une vie très active qui ressemblait à ce
qu'on appelle aujourd'hui "la mode Roosevelt". Quel que fût le temps,
j'allais tous les matins de mon lieu de résidence, boulevard St Marcel
à une piscine en bordure de la Seine ; je plongeais dans l'eau, en
faisais vingt-sept fois le tour, puis je marchais pendant une heure
jusqu'à Ivry, où se trouvait l'usine de la société. C'est là que je
prenais un petit-déjeuner frugal à sept heures et demie puis,
j'attendais impatiemment l'heure du déjeuner ; entre temps, je devais
casser des cailloux pour le directeur de l'usine, M. Charles
Batchellor, qui était aussi un ami intime et l'assistant d'Edison. Par
ailleurs, c'est ici que je fus mis en contact avec quelques Américains
qui ont failli tomber amoureux de moi, à cause de mon adresse au...
billard ! J'ai expliqué mes inventions à ces hommes, et l'un d'eux, M.
D. Cunningham, chef du département mécanique, m'a proposé de fonder une
société anonyme. Cette proposition me parut des plus bizarres. Je
n'avais pas la moindre idée de ce que cela voulait dire, sauf que
c'était une manière de régler les choses à l'américaine. Je n'eus
toutefois pas y donner suite, car durant les mois qui ont suivi, je fus
souvent en déplacement en France comme en Allemagne, afin de réparer
les pannes dans les centrales électriques. De retour à Paris, je soumis
à l'un des administrateurs de la société, M. Rau, un projet pour
perfectionner leurs dynamos qui fut accepté. Mon succès fut total et
les directeurs réjouis m'accordèrent le privilège de développer des
régulateurs automatiques qui étaient très attendus. Peu de temps après,
il y eut quelques problèmes avec l'installation électrique de la
nouvelle gare à Strasbourg, en Alsace. Les câbles étaient défectueux et
lors de la cérémonie d'inauguration, en présence du vieil empereur
Guillaume Ier, il y eut une explosion suite à un court-circuit, qui
arracha une grande partie du mur. Le gouvernement allemand ne voulut
rien savoir, et pour la société française c'était une grosse perte. En
raison de ma connaissance de l'allemand et de mes expériences passées,
on me confia la tâche difficile d'arranger les choses, et c'est dans
cette optique que je partis pour Strasbourg, au début de 1883.
Il y eut certains incidents dans cette ville qui m'ont laissé des
souvenirs indélébiles. Par une étrange coïncidence, plusieurs hommes
qui par la suite allèrent devenir célèbres, vivaient alors dans cette
ville. Plus tard je devais dire : " Le virus de la célébrité faisait
rage dans cette vieille ville. D'aucuns en ont été infectés, mais je
l'ai échappé belle !" Mes travaux sur les lieux, ma correspondance, et
les conférences avec des officiels, occupaient mes jours et mes nuits ;
toutefois, sitôt que je le pus, j'entrepris la construction d'un moteur
simple dans un atelier de mécanique en face de la gare ; c'est dans ce
but que j'avais apporté certains matériaux de Paris. Les
expérimentations furent cependant repoussées jusqu'à l'été, et j'eus
enfin la satisfaction de voir un effet de rotation obtenu avec des
courants alternatifs de différentes phases et sans contacts glissants
ou commutateur, exactement comme je l'avais conçu un an auparavant. Ce
fut un vif plaisir, qui n'avait cependant rien à voir avec la joie
délirante qui avait suivi ma première vision.
Parmi mes nouveaux amis se trouvait l'ancien maire de la ville, M.
Bauzin, auquel j'avais déjà, dans une certaine mesure, fait connaître
cette invention et quelques autres, et que je me suis efforcé de
rallier à ma cause. Il m'était sincèrement dévoué et il présenta mon
projet à plusieurs personnalités très riches ; toutefois, à ma grande
déception, il ne trouva aucun écho. Il a cherché à m'aider par tous les
moyens possibles, et à l'approche de ce 1er juillet 1919, je me
souviens avoir reçu une sorte "d'aide" de cet homme charmant, non pas
financière mais néanmoins très appréciable. En 1870, lorsque les
Allemands envahirent le pays, M. Bauzin avait enterré une grande
quantité de vin de Saint-Estèphe de 1801, et il en était arrivé à la
conclusion qu'il ne connaissait pas d'autre personne plus méritante que
moi, à qui il pourrait offrir ce précieux breuvage. C'est un de ces
incidents inoubliables dont je parlais plus haut. Mon ami me pressa de
rentrer à Paris au plus vite et d'y chercher des appuis. C'est bien ce
qu'il me tardait de faire ; néanmoins, mes travaux et mes négociations
prirent plus de temps, à cause de nombreux petits ennuis auxquels je
dus faire face et, par moments, la situation semblait désespérée.
Je vais vous raconter une expérience plutôt cocasse, ne serait-ce que
pour donner une idée du sens de la perfection et de "l'efficacité" des
Allemands. Il fallait placer une lampe à incandescence dans un hall, et
après que j'eus choisi le bon endroit, j'appelai un monteur pour qu'il
effectue le branchement. Il y travailla pendant un certain temps,
lorsqu'il décida qu'il fallait demander son avis à un ingénieur, ce qui
fut fait. Ce dernier émit plusieurs objections, et, finalement, admit
que la lampe devait être placée à 5 cm de l'endroit que j'avais
désigné. Suite à cela, les travaux de branchement reprirent. Mais voilà
que l'ingénieur parut préoccupé et il me dit qu'il fallait en avertir
l'inspecteur Averdeck. Ce personnage important arriva alors, examina la
chose, discuta, et finalement décida que la lampe devait être reculée
de 5 cm, soit placée à l'endroit même que j'avais choisi. Toutefois,
Averdeck lui-même ne tarda pas à avoir la frousse ; il me signala qu'il
en avait informé l'inspecteur en chef Hieronimus et qu'il fallait
attendre sa décision. L'inspecteur en chef ne devait pas pouvoir se
libérer avant plusieurs jours, ayant d'autres obligations urgentes, et
ce fut une chance qu'il ait accepté de se déplacer ; il s'ensuivit un
débat de deux heures, au terme duquel il décida de faire déplacer la
lampe de 5 cm. J'espérai que nous en étions au dernier acte, quand
soudain il se retourna et me dit : "Le haut fonctionnaire Funke est
tellement maniaque, que je ne me permettrai pas de donner des ordres
pour le placement de cette lampe sans son accord explicite." Par
conséquent on s'attela aux préparatifs de la visite de cet éminent
homme. Dès l'aube les travaux de nettoyage et d'astiquage commencèrent.
Chacun se donna un coup de brosse, j'enfilai mes gants, et lorsque
Funke arriva avec sa suite, il fut reçu en grande pompe. Après deux
heures de délibération, il s'exclama soudain : " Il faut que j'y
aille", et pointant un endroit au plafond, il m'ordonna de placer la
lampe ici même. C'était exactement le point que j'avais choisi
initialement.
À quelques variantes près, c'est ce qui se passait chaque jour ;
j'étais déterminé toutefois à atteindre coûte que coûte mes objectifs
et, finalement, mes efforts furent récompensés. Au printemps 1884, tous
les points litigieux étaient réglés, la centrale était agréée, et je
retournai à Paris avec une impatience fébrile. Un des administrateurs
m'avait promis, en cas de succès, une compensation généreuse ainsi
qu'une récompense équitable pour les améliorations que j'avais
apportées à leurs dynamos, et j'espérai obtenir une somme importante.
Ils étaient trois directeurs que j'appellerai A, B et C, pour des
raisons d'ordre pratique. Lorsque j'appelai A, il me dit que B avait le
dernier mot. Ce brave homme pensait que seul C pouvait décider, et ce
dernier était presque sûr que A seul avait le pouvoir de décision.
J'étais tombé dans un cercle vicieux, et je réalisai que ma récompense
était un château en Espagne. L'échec total de mes tentatives pour
obtenir des capitaux pour le développement de mon invention fut une
nouvelle déception, et lorsque M. Batchellor me pressa de retourner en
Amérique et de redessiner les plans des machines d'Edison, je décidai
de tenter ma chance au pays qui promettait monts et merveilles. Mais
j'ai failli rater cette chance. Je liquidai mes modestes biens, me fit
prêter quelque argent et me retrouvai sur le quai de la gare lorsque le
train avait déjà démarré. C'est alors que j'ai découvert que je n'avais
plus ni argent, ni tickets. La question était de savoir comment réagir.
Hercule, lui, avait beaucoup de temps pour tergiverser, mais moi, il
fallait que je prenne une décision tout en courant à côté du train, la
tête envahie par des émotions contraires, ressemblant à des
oscillations dans un condensateur. Résolu, et grâce à mon habileté, je
gagnai cette course contre la montre, et après avoir subi les
expériences classiques, aussi banales que déplaisantes, je réussis à
m'embarquer pour New York avec le restant de mes affaires, quelques
poèmes et articles que j'avais rédigés, et un certain nombre de calculs
se référant à la solution d'une intégrale insoluble et à ma machine
volante. Durant le voyage, j'étais assis la plupart du temps à la poupe
du bateau, attendant une occasion pour sauver quelqu'un d'une noyade,
sans même penser au danger. Plus tard, lorsque j'eus intégré un peu du
bon sens des Américains, je frémis à ce souvenir et m'émerveillai de
mon ancienne folie.
J'aimerais pouvoir décrire mes premières impressions dans ce pays. Dans
les contes arabes, j'avais lu que des génies avaient transporté des
gens dans un pays de rêves, pour y vivre des aventures heureuses. Mon
cas était juste l'inverse. Les génies m'avaient transporté d'un pays de
rêves dans celui de la réalité. Je venais de quitter un monde de beauté
et d'arts, fascinant à tous points de vue, pour un monde grossier et
repoussant, où tout était gouverné par les machines. Un policier bourru
agitait son bâton qui, pour moi, ressemblait plus à un rondin. Je
l'abordai poliment, le priant de m'indiquer mon chemin. "Six blocs de
maisons plus loin et à gauche", me dit-il, en me fusillant du regard.
"C'est cela, l'Amérique ?" me demandai-je, désagréablement surpris.
"Elle a un retard de cent ans sur l'Europe, pour ce qui est de sa
civilisation." Mais lorsque je partis pour l'étranger en 1889 - cinq
ans après mon arrivée ici - je fus convaincu qu'elle avait plus de cent
ans D'AVANCE sur l'Europe et rien jusqu'à ce jour n'a pu me faire
changer d'avis.
Ma rencontre avec Edison fut un des événements mémorables de ma vie.
J'étais stupéfié par cet homme admirable qui avait accompli tant de
choses, sans antécédents fortunés et sans formation scientifique.
J'avais appris une douzaine de langues, m'étais plongé dans la
littérature et les arts, j'avais passé les plus belles années de ma vie
dans des bibliothèques pour lire tous les manuels qui me tombaient
entre les mains, des Principes de Newton aux romans de Paul de Kock, et
j'eus le sentiment que j'avais gaspillé la majeure partie de mon temps.
Toutefois, je ne fus pas long à reconnaître que c'était ce que j'avais
eu de mieux à faire. J'ai gagné la confiance d'Edison en quelques
semaines, et voilà comment cela s'est produit.
Sur le S.S. Oregon, le paquebot à vapeur le plus rapide à l'époque, les
deux dispositifs d'éclairage étaient tombés en panne et son départ
avait été ajourné. Comme la coque avait été bâtie après leur
installation, il était impossible de les démonter. La situation était
sérieuse et Edison très ennuyé. Le soir venu, je pris les outils
nécessaires et montai à bord du bateau, où je devais rester toute la
nuit. Les dynamos étaient en très mauvais état, car elles avaient
plusieurs courts-circuits et coupures, mais l'équipage aidant, je
réussis à les remettre en bon état. À cinq heures du matin, en passant
par la 5e Avenue pour aller à l'atelier, je tombai sur Edison
accompagné de Batchellor et de quelques autres qui rentraient se
coucher. "Voilà notre Parisien à traîner dehors toute la nuit", dit-il.
Lorsque je lui dis que je venais de l'Oregon où j'avais réparé les deux
machines, il me regarda sans souffler mot et continua son chemin.
Lorsqu'il se fut un peu éloigné, je l'entendis dire cependant :
"Batchellor, cet homme est sacrément doué", et à partir de là, j'eus
les mains libres dans mon travail. Pendant près d'un an, je travaillais
tous les jours sans exception de 10.30 H jusqu'au lendemain matin 5 H.
Edison me dit : "J'ai eu beaucoup d'assistants très besogneux, mais
vous, vous battez tous les records !" Durant cette période, j'ai conçu
24 types de machines standards avec des noyaux courts, tous construits
d'après le même modèle, pour remplacer les anciennes. Le manager
m'avait promis 50 000 dollars à l'achèvement de ce travail, mais il
s'avéra que ce n'était qu'une plaisanterie. Le coup fut très rude et je
démissionnai.
Immédiatement après cela, certaines personnes vinrent me trouver pour
me proposer de fonder, à mon nom, une société de lampes à arc.
J'acceptai, car j'y voyais une opportunité pour développer mon moteur.
Toutefois, lorsque j'abordai ce sujet devant mes nouveaux associés, ils
dirent : "Non, nous voulons des lampes à arc ; votre courant alternatif
ne nous intéresse pas." En 1886, mon système à arc était au point et il
fut adopté pour l'éclairage des usines et de la ville ; j'étais libre,
mais je ne possédais rien d'autre qu'un joli certificat
d'investissement en actions de valeur hypothétique. S'ensuivit alors
une période de luttes dans un tout autre domaine pour lesquelles je
n'étais pas préparé ; je fus finalement récompensé, et en avril 1887
fut fondée la Tesla Electric Company, m'offrant un laboratoire
complètement équipé. Les moteurs que j'y ai construits étaient
exactement tels que je les avais imaginés. Je ne fis aucune tentative
pour améliorer le design, et ne fis que reproduire les images telles
qu'elles m'étaient apparues mentalement, et néanmoins le fonctionnement
des moteurs répondait toujours à mes attentes.
Au début de 1888, je conclus un arrangement avec la société
Westinghouse pour la construction de ces moteurs à grande échelle. Il
restait toutefois de nombreux points litigieux à résoudre. Mon système
était basé sur l'utilisation de courant de basse fréquence, mais les
experts de Westinghouse avaient choisi du courant de 133 Hz en raison
de certains avantages lors de la conversion. Ils ne voulaient pas se
défaire de leurs appareils de forme standard, et je dus faire le
nécessaire pour adapter mon moteur à leurs exigences. Par ailleurs, il
devint nécessaire de construire un moteur capable de marcher
irréprochablement à cette fréquence avec deux fils, ce qui ne fut pas
une mince affaire.
À la fin de 1889, ma présence à Pittsburg n'était plus vraiment
nécessaire, et je retournai à New York où je repris mes
expérimentations dans un laboratoire dans Grand Street ; je commençai
immédiatement à planifier des machines de hautes fréquences. Les
problèmes de construction dans ce domaine jusque là inexploré furent
nouveaux et plutôt singuliers, et je rencontrai de nombreuses
difficultés. J'écartai celles à induction, craignant de ne pas pouvoir
produire des ondes sinusoïdales parfaites, qui étaient d'une grande
importance pour la résonance. Si cela n'avait pas été nécessaire,
j'aurais pu m'épargner beaucoup de travail. Une autre caractéristique
décourageante avec cet alternateur de hautes fréquences, semblait être
l'inconstance de sa vitesse qui menaçait d'imposer de sérieuses
limitations à son utilisation pratique. J'avais déjà remarqué, lors de
mes démonstrations devant l'Institut américain des ingénieurs en
électrotechnique, qu'il se déréglait, qu'il fallait le réajuster, et je
ne pensais pas à cette époque que j'allais trouver le moyen, des années
plus tard, de faire fonctionner un tel moteur à vitesse constante, au
point que les variations se limiteraient à une petite fraction d'un
tour entre les charges extrêmes.
Il devint souhaitable, pour bien d'autres raisons, d'inventer un
appareil plus simple pour la production d'oscillations électriques. En
1856, Lord Kelvin avait publié la théorie de la décharge du
condensateur, mais personne ne mit jamais cette connaissance importante
en application pratique. J'y ai vu des possibilités et ai entrepris le
développement d'un appareil à induction basé sur ce principe. Mes
progrès furent tellement rapides que je fus en mesure de montrer, lors
de ma conférence en 1891, une bobine donnant des étincelles de près de
13 cm. C'est à cette occasion que j'ai franchement avoué aux ingénieurs
qu'il y avait un défaut dans la transformation avec ce nouveau procédé,
à savoir une perte dans la distance d'éclatement. Des recherches
ultérieures ont montré que, quel que fut le milieu utilisé, l'air,
l'hydrogène, la vapeur de mercure, l'huile ou un courant d'électrons,
le rendement était le même. C'est une loi qui ressemble beaucoup à
celle de la conversion de l'énergie mécanique. On peut faire tomber un
poids à la verticale depuis une certaine hauteur, ou le transporter à
un niveau inférieur par un moyen quelconque, cela ne joue pas sur le
travail fourni. Toutefois et heureusement, ce problème n'est pas
catastrophique, car si on détermine correctement les mesures des
circuits de résonance, on peut obtenir un rendement de 85%. Depuis que
j'ai publié sa découverte, cet appareil est entré dans l'usage courant
et a révolutionné bien des secteurs d'activité. Cet appareil a encore
un grand avenir devant lui. Lorsque j'obtins, en 1900, des décharges
puissantes de plus de 30 m, et que je lançai un courant tout autour du
globe, je me souvins de la toute petite étincelle qui fusa dans mon
laboratoire dans Grand Street, et je frémis de plaisir, comme lorsque
je découvris le champ magnétique en rotation.
Chapitre V - Autobiographie de Nikola Tesla
Le Transmetteur Amplificateur
En me remémorant les événements passés, je prends conscience que
les influences qui déterminent notre destin sont bien subtiles. Cet
incident survenu dans ma jeunesse pourra en justifier. Un jour d'hiver,
j'ai escaladé une montagne très raide en compagnie d'autres garçons. Le
manteau neigeux était plutôt épais et un doux vent du sud était propice
à nos jeux. Nous nous amusions à lancer des boules de neige sur la
pente, qui roulaient alors jusqu'à une certaine distance en amassant
toujours plus de neige ; c'était à qui réussirait à faire la boule la
plus grosse. Soudain, une boule alla plus loin que les autres,
grossissant dans des proportions énormes jusqu'à atteindre la taille
d'une maison ; elle plongea dans un bruit de tonnerre dans la vallée,
avec une telle force que le sol en trembla. J'étais stupéfait et
incapable de comprendre ce qui avait bien pu se passer. L'image de
cette avalanche devait me poursuivre pendant plusieurs semaines, et je
me demandai comment une masse aussi petite pouvait se transformer en
quelque chose d'aussi énorme. À partir de ce moment-là, je fus fasciné
par l'amplification des actions de faible amplitude, et c'est avec
beaucoup d'intérêt que j'entamai mes recherches expérimentales sur la
résonance mécanique et électrique, quelques années plus tard. Il est
probable que si je n'avais pas vécu cette première impression forte, je
n'aurais pas poursuivi mes travaux après avoir obtenu la première
petite étincelle avec ma bobine, et je n'aurais jamais développé ma
meilleure invention, dont je vais maintenant et pour la première fois,
raconter la véritable histoire.
Les "chasseurs de célébrités" m'ont toujours demandé quelle était,
selon moi, ma meilleure invention. Cela dépend du point de vue. Un
grand nombre de techniciens, des hommes très doués dans leur propre
spécialité mais dominés par un esprit pédant et myopes, ont prétendu
que mis à part le moteur à induction, je n'aurais rien apporté d'autre
qui soit utile à ce monde. C'est une erreur grossière. Il faut se
garder de juger une nouvelle idée à ses résultats immédiats. Mon
système de transmission de courant alternatif arriva à point nommé et
fut accueilli comme une solution longtemps recherchée dans les milieux
industriels ; et bien qu'il fallût surmonter certaines résistances
féroces et concilier des intérêts opposés, comme d'habitude, son
introduction commerciale n'allait pas tarder. Maintenant, comparez
cette situation avec celle dans laquelle je me trouvai avec ma turbine,
par exemple. On pourrait penser qu'une invention aussi simple et belle,
possédant beaucoup de caractéristiques d'un moteur idéal, serait
acceptée sur-le-champ ; cela aurait été effectivement le cas si les
conditions l'avaient permis. Toutefois, les applications futures du
champ magnétique n'allaient pas discréditer les machines existantes,
bien au contraire, elles n'en eurent que plus de valeur. Le système se
prêtait tout aussi bien pour les nouvelles initiatives que pour
améliorer les anciens appareils. Ma turbine est une avancée d'un
caractère tout à fait différent. Elle représente un changement radical,
en ce sens que son succès signifierait l'abandon des moteurs vieillis
pour lesquels on a dépensé des milliards de dollars. Dans de telles
circonstances, les progrès sont nécessairement lents, et peut-être que
le plus gros frein est dans les préjugés qu'une force d'opposition
organisée a ancrés dans la tête des experts. L'autre jour encore, j'eus
une amère déconvenue quand je rencontrai mon ami et ancien assistant,
Charles F. Scott, qui est aujourd'hui professeur en ingénierie
électrique à l'Université de Yale. Cela faisait longtemps que je ne
l'avais pas vu et j'étais heureux de pouvoir bavarder avec lui dans mon
bureau. Au cours de notre conversation, nous allions évidemment aborder
le sujet de ma turbine, et mon enthousiasme était délirant. Je
m'exclamai en pensant à son glorieux futur, "Scott, ma turbine va
envoyer tous les autres moteurs thermiques dans le monde à la casse !"
Scott se caressa le menton et détourna son regard, comme s'il était en
train de faire un calcul mental. "Cela fera un sacré tas de ferraille",
dit-il, et il partit sans ajouter un seul mot !
Toutefois, ces inventions, comme d'autres, n'étaient rien de plus
qu'un pas en avant dans certaines directions. En les développant, je ne
faisais rien d'autre que de suivre mon instinct inné à améliorer les
appareils existants, sans porter un intérêt particulier à nos problèmes
plus urgents. Le "Transmetteur Amplificateur" est le fruit de travaux
qui ont duré des années, et dont l'objectif principal était de trouver
une solution à des problèmes qui sont bien plus importants pour
l'humanité que ne l'est le seul développement industriel.
Si mes souvenirs sont exacts, c'est en novembre 1890 que je fis une
expérimentation dans mon laboratoire, qui fut l'une des plus
extraordinaires et spectaculaires jamais enregistrées dans les annales
de la science. En faisant des recherches sur le comportement des
courants de hautes fréquences, je fus convaincu que l'on pouvait
produire, dans une pièce, un champ électrique d'une intensité
suffisante pour allumer des tubes à vide sans électrodes. C'est
pourquoi je construisis un transformateur pour tester ma théorie et les
premiers essais furent un vrai succès. Il est difficile de se faire une
idée de ce que ces phénomènes étranges représentaient à l'époque. On a
des envies furieuses de sensations nouvelles, mais on a vite fait d'y
devenir indifférent. Les miracles d'hier sont aujourd'hui des choses
tout à fait banales. Lorsque j'ai montré mes tubes en public pour la
première fois, les gens les regardaient avec un étonnement difficile à
décrire. Des invitations pressantes me parvinrent de tous les coins du
monde et on m'offrit de nombreuses distinctions honorifiques et autres
flatteries que j'ai toutes déclinées.
Toutefois, en 1892 la pression devint tellement forte que je partis
pour Londres, où je fis une conférence devant l'Institut des ingénieurs
en électrotechnique. J'avais l'intention de repartir immédiatement pour
Paris où j'avais des obligations similaires, mais Sir James Dewar
insista pour que je me présente à l'Institut Royal. J'étais homme à
tenir ses résolutions, mais je cédai facilement devant les arguments de
poids de ce grand Écossais. Il me poussa dans un fauteuil et me versa
un demi verre d'un joli liquide brun, qui pétillait de toutes sortes de
couleurs chatoyantes et avait le goût d'un nectar. "Bien", dit-il,
"vous êtes assis sur la chaise de Faraday et vous dégustez le whisky
qu'il avait l'habitude de boire." C'est pour ces deux raisons que ma
situation était très enviable. Le lendemain soir, je fis une
démonstration devant cette institution, à la fin de laquelle Lord
Rayleigh s'adressa au public et ses mots bienveillants furent
l'aiguillon pour mes travaux de recherches. Je m'enfuis de Londres et
plus tard de Paris, pour échapper à tous les honneurs envahissants, et
allai passer quelque temps dans ma patrie où j'allais subir une épreuve
et une maladie des plus éprouvantes. Après mon rétablissement, je
commençai à formuler des plans pour reprendre mes travaux en Amérique.
Je n'avais jamais réalisé jusque là que je possédais des dons
d'invention particuliers, mais Lord Rayleigh qui représentait pour moi
l'idéal du scientifique, l'avait affirmé et si tel était le cas, je
sentis que je devais me concentrer sur quelque chose de grand.
Un jour, alors que j'errai dans la montagne, je dus me mettre à la
recherche d'un abri, car l'orage menaçait. Le ciel se couvrit de lourds
nuages, toutefois la pluie ne tomba pas avant qu'un violent éclair ne
déchirât le ciel ; quelques instants plus tard, ce fut le déluge. Ce
spectacle me fit réfléchir. Il était manifeste que les deux phénomènes
étaient intimement liés comme cause et effet, et j'en vins à conclure
que l'énergie électrique impliquée dans la précipitation de l'eau était
négligeable, l'éclair ayant une fonction ressemblant à celle d'un
déclencheur sensible. Voilà un domaine qui offrait d'énormes
possibilités de développement. Si on arrivait à produire des effets
électriques de la qualité voulue, on pourrait transformer toute la
planète et nos conditions de vie. Le soleil fait s'évaporer l'eau des
océans et le vent l'emporte vers des régions lointaines, où elle reste
dans un état d'équilibre précaire. Si nous avions le pouvoir de
perturber cet équilibre où et quand bon nous semblera, nous pourrions
manipuler à volonté cet énorme fleuve qui entretient la vie. Nous
pourrions irriguer les déserts arides, créer des lacs et des rivières
et obtenir une force motrice de puissance illimitée. Ce serait le moyen
le plus efficace de mettre l'énergie solaire au service de l'humanité.
La réalisation de tout ceci dépend de notre capacité à développer des
forces électriques du même ordre que celles qui apparaissent dans la
nature. L'entreprise semblait décourageante, mais je pris la résolution
de la tenter ; dès mon retour aux États-Unis, en été 1892, je commençai
mes travaux et cela avec d'autant plus de passion qu'il me fallait des
moyens semblables si je voulais réussir à transmettre de l'énergie
électrique sans fil.
J'obtins les premiers résultats satisfaisants au printemps de l'année
suivante, lorsque je réussis à atteindre des tensions d'environ 1 000
000 volts avec ma bobine conique. Cela n'est pas beaucoup comparé aux
performances actuelles, mais en ce temps-là, c'était un véritable
exploit. Je n'ai cessé de faire des progrès jusqu'en 1895, à en juger
par un article de T.C. Martin paru dans le magazine Century du mois
d'avril ; cette année-là, mon laboratoire fut malheureusement détruit
par un incendie. Cette catastrophe retarda mes travaux, et la majeure
partie de l'année fut consacrée à sa réorganisation et à sa
reconstruction. Toutefois, dès que les circonstances le permirent, je
retournai à mon travail. Je savais que des forces électromotrices plus
élevées pouvaient être obtenues avec un appareil plus gros, mais
j'avais l'intuition que je pourrais arriver aux mêmes résultats à
partir d'un transformateur relativement plus petit et plus compact, au
design adéquat. Lors de mes tests avec un secondaire sous forme de
spirale plate, comme le montrent les illustrations de mes brevets, je
fus surpris de constater qu'il n'y avait pas de décharge sous forme de
faisceau lumineux, et je ne tardai pas à découvrir que cela était dû à
la position des spires et à leur action mutuelle. Fort de cette
observation, je recourus à l'utilisation d'un conducteur de haute
tension avec des spires d'un diamètre considérable, qui étaient
suffisamment éloignées l'une de l'autre pour permettre de contrôler la
capacité distribuée et, parallèlement, de prévenir une accumulation
exagérée de la charge en tous points. La mise en pratique de ce
principe me permit de produire des tensions de 4 000 000 de volts, ce
qui était pratiquement l'extrême limite de ce que je pouvais obtenir
dans mon nouveau laboratoire dans Houston Street, car les décharges
s'étendaient jusqu'à près de 5 m. Une photo de ce transmetteur fut
publiée au mois de novembre 1898 dans l'Electrical Review. Si je
voulais faire d'autres progrès dans ce domaine, il fallait que je
travaille en plein air, et c'est pourquoi, au printemps 1899, après
avoir tout préparé pour la construction d'une centrale sans fil, je
partis au Colorado où je devais rester pendant plus d'un an. J'y ai
procédé à des améliorations et à des perfectionnements qui permirent de
générer des courants de n'importe quel ampérage. Ceux que cela
intéresse trouveront quelques informations sur ces expérimentations
dans mon article intitulé "Le problème de l'intensification de
l'énergie humaine" *, paru au mois de juin 1900 dans le magazine
Century, auquel j'ai déjà fait allusion plus haut.
Electrical Experimenter m'a demandé d'être on ne peut plus
explicite sur ce sujet, afin que mes jeunes amis parmi les lecteurs du
magazine, puissent comprendre clairement la composition et le
fonctionnement de mon "Transmetteur Amplificateur" et le but dans
lequel je le construisis. Très bien. Donc, premièrement, c'est un
transformateur résonant avec un secondaire dont les parties qui sont
sous très haute tension, sont réparties sur une surface considérable et
disposées le long d'enveloppes idéales dont le rayon d'incurvation est
très grand, et espacées correctement l'une de l'autre, afin d'obtenir
en tout point une densité de surface faible pour qu'il n'y ait aucune
fuite, même si le conducteur est à nu. Il convient à toutes les
fréquences depuis peu à plusieurs milliers de cycles par seconde (Hz),
et peut servir à produire des courants d'ampérage énorme et de tension
modérée, ou de plus faible ampérage et d'une force électromotrice
immense. La tension électrique maximale est uniquement fonction de la
courbure des surfaces sur lesquelles sont situés les éléments chargés
et de la surface de ces derniers.
À en juger par mes expériences passées, il est parfaitement possible
d'obtenir 100 000 000 volts. Par ailleurs, on peut arriver à obtenir
des courants de plusieurs milliers d'ampères dans l'antenne. Pour des
puissances de ce type, une centrale de dimensions modérées suffit. En
théorie, un terminal de moins de 27 m de diamètre suffit pour
développer une force électromotrice de cette amplitude, alors que pour
des courants de 2 000 à 4000 ampères de fréquences courantes, il n'est
pas besoin qu'il ait plus de 9 m de diamètre.
Dans un sens moins large, ce transmetteur sans fil a un rayonnement
d'ondes hertziennes très négligeable par rapport à l'énergie globale
et, de ce fait, le facteur d'atténuation est extrêmement faible et une
charge énorme est emmagasinée dans le condensateur du haut. Un tel
circuit peut alors être excité par des impulsions de toutes sortes,
même de fréquences basses, et il produira des oscillations sinusoïdales
en continu, comme celles d'un alternateur.
Toutefois, dans son sens le plus strict, c'est un transformateur
résonant qui, en plus de ces qualités, est parfaitement adapté aux
constantes électriques et aux caractéristiques de la Terre, et c'est
pourquoi il devient très efficace et d'un bon rendement pour la
transmission d'énergie sans fil. Le facteur de l'éloignement n'entre
alors plus du tout en jeu, car il n'y a aucune diminution dans
l'intensité des impulsions transmises. Il est même possible d'amplifier
l'action avec l'éloignement de la centrale, en vertu d'une loi
mathématique exacte.
Cette invention fut l'une de celles qui faisaient partie de mon
"Système Mondial" de transmission radio, que j'entrepris de
commercialiser lors de mon retour à New York en 1900. Quant aux
objectifs immédiats de cette entreprise, ils sont clairement mentionnés
dans une explication technique de ce temps-là, dont voici un extrait :
''Le ''Système Mondial'' est le fruit d'un amalgame de plusieurs
découvertes originales, faites par l'inventeur au cours de ses
recherches et expérimentations, menées avec persévérance. Il permet non
seulement la transmission instantanée et précise sans fil de signaux,
de messages et de caractères vers toutes les régions du globe, mais
aussi l'interconnexion de tous les systèmes téléphoniques et
télégraphiques, ainsi que des autres stations de données, sans qu'il
soit nécessaire de modifier leur équipement existant. Il permet, par
exemple, à un abonné au téléphone de communiquer avec n'importe quel
autre abonné de la Terre. Un récepteur bon marché, pas plus grand
qu'une montre, lui permettra d'écouter, sur terre comme sur mer, la
diffusion d'un discours ou d'une musique transmis ailleurs, quelle que
soit la distance. Ces exemples sont cités pour donner surtout une idée
des possibilités qu'offre cette grande avancée scientifique, qui annule
les distances et qui fait que ce conducteur parfaitement naturel, la
Terre, peut servir à atteindre les innombrables objectifs que
l'ingéniosité humaine avait trouvés pour ses lignes de transmission. Il
y a un résultat de grande portée qui est que tout appareil à un ou
plusieurs fils (à une distance manifestement limitée) pourra
fonctionner de la même manière, sans conducteurs artificiels et avec
les mêmes facilité et précision, à des distances dont les seules
limites sont celles imposées par les dimensions physiques de notre
planète. Donc, s'ouvrent d'une part de nouveaux champs d'exploitation
commerciale avec cette méthode de transmission idéale, et d'autre part
les anciens gagnent beaucoup de terrain.
''Le''Système Mondial'' est basé sur la mise en application des inventions et découvertes importantes suivantes :
1. Le Transformateur Tesla. Cet appareil est aussi révolutionnaire dans
sa production de vibrations électriques que le fut la poudre à canon
pour la guerre. Avec un appareil de ce type, l'inventeur a produit des
courants de nombreuses fois supérieurs à tout ce qui avait été généré
jusque là par d'autres moyens, et des étincelles de plus de 30 m.
2. Le Transmetteur Amplificateur. C'est la plus belle invention de
Tesla ; c'est un transformateur particulier spécialement adapté pour
exciter la Terre qui, pour la transmission de l'énergie électrique est
aussi précieux que le télescope pour l'observation astronomique. En
utilisant ce merveilleux appareil, il a déjà créé des manifestations
électriques d'une intensité plus grande que celle d'un éclair, et
transmis un courant autour du globe, suffisant pour allumer plus de
deux cents lampes à incandescence.
3. Le Système sans fil Tesla. Ce système comprend un certain nombre de
perfectionnements et est le seul moyen connu capable de transmettre de
manière économique de l'énergie électrique à distance, sans fil. Des
tests et des mesures méticuleux en connexion avec une station
expérimentale très puissante, construite par l'inventeur dans le
Colorado, ont démontré qu'il était possible d'envoyer n'importe quelle
quantité d'énergie à travers tout le Globe si nécessaire, avec une
perte n'excédant pas un très faible pourcentage.
4. La Technique de l'Individualisation. Cette invention de Tesla est
par rapport au "réglage" grossier, ce que le langage distingué est par
rapport au langage non articulé. Il permet de transmettre, dans le
secret absolu et exclusif, des signaux ou des messages de manière
active ou passive, c'est-à-dire sans interférences et sans pouvoir être
interférés. Chaque signal est comme un individu à l'identité
différenciée et il n'y a pratiquement pas de limites quant au nombre de
stations ou d'appareils pouvant fonctionner simultanément et sans le
moindre signe d'interférence.
5. Les Ondes Stationnaires Terrestres. Cette merveilleuse découverte
veut dire, en langage populaire, que la Terre est sensible à des
vibrations électriques d'une certaine fréquence, comme un diapason
l'est à certains sons. Ces vibrations électriques spécifiques,
susceptibles d'exciter violemment la Terre, se prêtent à d'innombrables
utilisations de grande importance d'un point de vue commercial, et à
bien d'autres égards.
La première centrale électrique de ce "système mondial" peut entrer en
service dans neuf mois. Il deviendra alors possible de générer jusqu'à
près de 10 millions de CV et elle a été conçue pour réaliser autant
d'exploits techniques que possible, sans plus de dépenses. En voici
quelques-uns uns :
(1) L'interconnexion des échanges ou des bureaux télégraphiques existants partout dans le monde.
(2) L'instauration d'un service télégraphique gouvernemental secret et ne pouvant pas être interféré.
(3) L'interconnexion de tous les échanges ou centrales téléphoniques dans le monde.
(4) La diffusion universelle de l'information par télégraphe ou téléphone, en connexion avec la presse.
(5) L'instauration d'un tel "Système mondial" de transmission de renseignements à usage exclusivement privé.
(6) L'interconnexion et le travail de tous les téléimprimeurs boursiers dans le monde.
(7) L'instauration d'un "système mondial" de diffusion de musique, etc...
(8) L'enregistrement universel de l'heure avec des pendules bon marché
indiquant l'heure avec une précision astronomique et ne demandant
aucune maintenance.
(9) La transmission mondiale de caractères, de lettres, de chèques, etc... écrits à la main ou tapés à la machine.
(10) L'instauration d'un service universel pour la marine, permettant
aux navigateurs de tous les bateaux de s'orienter parfaitement sans
boussole, de déterminer leur position exacte, l'heure et la vitesse, de
prévenir les collisions et les naufrages, etc...
(11) L'inauguration d'un système d'impression mondiale sur terre et sur mer.
(12) La reproduction mondiale de photos et toutes sortes de dessins ou de dossiers.
J'ai proposé en outre de faire des démonstrations de transmission
d'énergie sans fil sur une petite échelle, suffisante toutefois pour
pouvoir convaincre. Par ailleurs, j'ai fait référence à d'autres
applications de mes découvertes autrement plus importantes, qui seront
révélées à une date ultérieure.
Une centrale fut construite sur Long Island, dont la tour mesurait 57 m
de haut, et dont le terminal sphérique avait un diamètre de près de 21
m. Ces dimensions étaient appropriées pour transmettre pratiquement
n'importe quelle quantité d'énergie. Au départ, il ne fut produit
qu'entre 200 et 300 KW, mais j'avais l'intention d'utiliser
ultérieurement plusieurs milliers de CV. Le transmetteur devait émettre
un complexe d'ondes aux caractéristiques spéciales, et j'avais imaginé
un système unique pour régler par téléphone la production de n'importe
quelle quantité d'énergie.
La tour fut détruite il y a deux ans ; cependant mes projets font
l'objet de nouveaux développements et une autre tour sera construite
qui sera même perfectionnée dans certains domaines. À cette occasion,
je voudrais démentir une rumeur largement répandue, selon laquelle la
tour aurait été démolie par le Gouvernement ; à cause de la guerre, des
préjugés sont nés dans l'esprit de ceux qui ne savaient pas que les
papiers qui, il y a trente ans, m'accordèrent l'honneur de la
nationalité américaine, sont toujours dans un coffre, tandis que mes
diplômes, mes licences, médailles en or et autres distinctions
honorifiques sont rangées dans de vieilles malles. Si cette rumeur
était fondée, j'aurais obtenu le remboursement de la grosse somme que
j'ai versée pour la construction de la tour. Bien au contraire, c'était
dans l'intérêt du Gouvernement de conserver cette tour, notamment parce
que - entre autres applications de valeur - elle permettait de
localiser les sous-marins en plongée, où que ce fut sur le globe. Ma
centrale, mes services et mes perfectionnements ont toujours été à
disposition des officiels et depuis le commencement des conflits en
Europe, j'ai travaillé à perte sur plusieurs de mes inventions qui ont
affaire avec la navigation aérienne, la propulsion des bateaux et la
transmission sans fil, qui sont de la plus haute importance pour le
pays. Ceux qui sont bien informés savent que mes idées ont révolutionné
les industries aux États-Unis, et je ne connais aucun inventeur qui, à
cet égard, ait eu la chance comme moi de voir ses inventions utilisées
durant la guerre. Je me suis abstenu de m'exprimer en public sur ce
sujet jusqu'à ce jour, parce qu'il me semblait déplacé de m'étendre sur
des problèmes personnels, alors que le monde connaissait de graves
problèmes. Par ailleurs, j'aimerais ajouter, au regard de rumeurs
variées qui me sont parvenues, que mes relations avec M. J. Pierpont
Morgan n'avaient pas un caractère commercial et qu'il avait avec moi la
même ouverture d'esprit que celle avec laquelle il a aidé bien d'autres
pionniers. Il a toujours tenu ses promesses à la lettre et il aurait
été très déraisonnable d'attendre quelque chose de plus de lui. Il
avait la plus haute estime pour mes réalisations et me donna toutes les
preuves de sa totale confiance dans mes capacités à réaliser ce que
j'avais décidé. Je ne veux pas que quelques individus, étroits d'esprit
et jaloux, puissent s'imaginer avoir contrecarré mes travaux. Pour moi,
ces hommes ne sont rien de plus que des microbes de quelque vilaine
maladie. En réalité, ce sont les lois de la nature qui ont retardé mon
projet. Le monde n'était pas prêt pour lui ; il était trop en avance
sur son temps. Toutefois, ces mêmes lois l'emporteront et, finalement,
il aura un succès triomphal.
Chapitre VI - Autobiographie de Nikola Tesla
La Science des "Téléautomates"
(ou, de ce que nous appelons aujourd'hui, la robotique)
Aucun problème sur lequel je me sois jamais penché ne m'a demandé
autant de concentration mentale et les nerfs les plus ténus de mon
cerveau n'ont jamais été mis si dangereusement sous tension qu'avec ce
système, fondé sur le Transmetteur Amplificateur. J'ai mis toute la
force et la vigueur de la jeunesse dans mes travaux de recherches sur
le champ en rotation, mais ces premiers travaux étaient d'un caractère
différent. Bien qu'ils fussent fatigants à l'extrême, ils ne
demandaient pas un discernement aussi pointu et épuisant que celui que
je dus mettre en oeuvre en attaquant les nombreux problèmes
énigmatiques de la transmission sans fil. Malgré mon endurance physique
exceptionnelle, à cette époque, mes nerfs abusés ont fini par se
rebeller et je tombai dans une profonde dépression, alors que la fin de
mes travaux longs et difficiles était presque en vue. Il ne fait aucun
doute que j'aurais certainement dû payer une plus grosse rançon plus
tard, et que très probablement ma carrière se serait terminée
prématurément, si la providence ne m'avait pas équipée d'une soupape de
sécurité qui, apparemment, s'est renforcée avec l'âge, et qui se met
immanquablement en route lorsque je suis à bout de forces. Aussi
longtemps qu'elle fonctionne, je ne cours aucun risque, même en cas de
surmenage, ce qui n'est pas le cas d'autres inventeurs et, soit dit en
passant, je n'ai pas besoin de prendre les vacances qui sont
indispensables à la plupart des gens. Lorsque je suis sur le point de
l'épuisement, je fais tout simplement comme les Noirs qui, "tout
naturellement s'endorment pendant que les Blancs se font du souci." En
ce qui me concerne, j'avancerai la théorie suivante : mon corps
accumule probablement petit à petit une quantité définie d'un agent
toxique et je sombre alors dans un état quasi léthargique qui dure
exactement une demi-heure et pas une minute de plus. À mon réveil, il
me semble que les événements qui eurent lieu juste avant, datent d'il y
a très longtemps, et si j'essaie de reprendre le fil de mes pensées, je
ressens une véritable nausée mentale. Je me tourne alors inconsciemment
vers d'autres travaux et je suis surpris de ma fraîcheur d'esprit et de
la facilité avec laquelle je surmonte les obstacles qui m'avaient
déconcerté auparavant. Après quelques semaines, voire quelques mois, ma
passion pour le travail que j'avais temporairement délaissé revient et
je trouve alors toujours les réponses aux questions épineuses, sans
faire beaucoup d'efforts. À ce propos, laissez-moi vous raconter une
expérience extraordinaire qui pourrait intéresser les étudiants en
psychologie.
J'avais obtenu un effet renversant avec mon transmetteur relié à la
terre, et j'essayais de trouver la véritable portée des courants
transmis à travers la Terre. L'entreprise semblait désespérante, et j'y
ai travaillé pendant plus d'un an sans jamais m'arrêter, mais en vain.
Ces études approfondies m'ont tellement absorbé que j'en oubliais tout
le reste, même ma santé minée. Finalement, lorsque je fus sur le point
de m'écrouler, la nature déclencha le mécanisme de survie en
m'entraînant dans un sommeil léthargique. Lorsque je repris mes
esprits, je réalisai avec consternation que j'étais incapable de
visualiser des scènes de ma vie, sauf celles de mon enfance, soit les
toutes premières qui s'étaient inscrites dans ma conscience. Assez
curieusement, celles-ci se présentèrent à ma vue avec une netteté
étonnante et me procurèrent un soulagement bienvenu. Soir après soir,
quand je me retirais pour y penser, de plus en plus de scènes de ma
prime jeunesse se révélèrent à moi. L'image de ma mère était toujours
le personnage central dans ce film qui se déroulait lentement, et je
fus graduellement envahi par un désir de plus en plus fort de la
revoir. Ce sentiment devint tellement puissant que je décidai de
laisser tomber tout mon travail pour satisfaire mes envies. J'eus
toutefois trop de mal à quitter le laboratoire, et plusieurs mois
passèrent, au cours desquels je réussis à revivre toutes les
impressions de ma vie jusqu'au printemps 1892. Dans l'image suivante
qui surgit hors du brouillard de l'oubli, je me vis moi-même à l'Hôtel
de la Paix à Paris, alors que j'émergeai d'un de ces petits sommes
singuliers, qui avait été provoqué par des efforts mentaux prolongés.
Imaginez la douleur et la détresse que je ressentis, lorsque je me
souvins de la scène où l'on me remettait un télégramme m'annonçant la
triste nouvelle que ma mère était en train de mourir. Je me rappelai
mon long voyage du retour, au cours duquel je ne pus prendre une heure
de repos, et sa mort après des semaines d'agonie ! Il est tout de même
étonnant que durant toute cette période d'amnésie partielle, j'aie été
parfaitement conscient de tout ce qui avait affaire avec mes
recherches. Je pouvais me rappeler les moindres détails et les
observations les plus insignifiantes de mes expériences, et même
réciter des pages entières d'un texte et des formules mathématiques
complexes.
Je crois fermement en la loi de la compensation. Les justes récompenses
sont toujours proportionnelles au travail et aux sacrifices. C'est une
des raisons pour lesquelles je suis persuadé que parmi toutes mes
inventions, le Transmetteur Amplificateur sera reconnu comme une pièce
maîtresse et qu'il sera très utile aux générations futures. Ce qui me
pousse à énoncer cette prédiction n'est pas tant l'idée d'une
révolution commerciale et industrielle qu'il ne manquera pas
d'entraîner, mais ce sont les conséquences humanitaires de toutes les
applications qu'il va permettre. L'évaluation de sa simple utilité pèse
moins sur la balance que les bénéfices que l'humanité va en tirer. Nous
sommes confrontés à d'énormes problèmes que nous ne pourrons pas
résoudre si nous ne nous occupons que, peu ou prou, de notre existence
matérielle. Au contraire, les progrès dans cette direction sont
parsemés de risques et de dangers qui ne sont pas moins menaçants que
ceux issus du désir et de la souffrance. Si nous pouvions libérer
l'énergie atomique ou trouver quelque autre moyen pour obtenir de
l'énergie bon marché en quantité illimitée en tout point du globe, cet
exploit, au lieu d'être une bénédiction, serait une catastrophe pour
l'humanité, car il sèmera le désaccord et l'anarchie qui finalement
conduira à l'intronisation de l'odieux régime totalitaire. Le plus
grand bien viendra des progrès technologiques visant essentiellement
l'unification et l'harmonie, comme mon transmetteur radio. Il permettra
de reproduire, n'importe où, la voix et les images humaines et de
fournir aux usines une électricité venant de chutes d'eau à des
milliers de kilomètres ; les aéronefs pourront faire le tour du monde
sans escale et l'énergie solaire pourra servir à créer des lacs et des
rivières qui produiront de l'énergie motrice et transformeront des
régions arides en terres fertiles. Son introduction dans la télégraphie
et la téléphonie va automatiquement mettre un terme aux parasites et à
toutes les autres interférences qui, aujourd'hui, limitent étroitement
les applications de la technologie radio. Cela étant un sujet
d'actualité, quelques mots supplémentaires s'imposent.
Durant cette dernière décennie, bon nombre de personnes ont prétendu
avec arrogance avoir réussi à résoudre ce problème de parasites. J'ai
soigneusement examiné tous les descriptifs et ai testé la plupart de
leurs théories bien avant qu'elles ne fussent publiées, mais les
résultats furent tous négatifs. Une déclaration officielle récente de
la Marine US pourrait peut-être apprendre, à quelques journalistes
dupés, comment estimer ces déclarations à leur juste valeur. En règle
générale, ces théories reposent sur des arguments tellement fallacieux
que je ne peux m'empêcher de sourire lorsqu'elles me tombent entre les
mains. Une nouvelle découverte fut annoncée très récemment dans un
vacarme de trompettes assourdissant, mais il s'avéra bientôt qu'une
fois de plus, la montagne avait accouché d'une souris. Cela me fait
penser à un incident déconcertant, qui a eu lieu au temps où je faisais
mes expérimentations avec des courants de haute fréquence. Steve Brodie
venait tout juste de sauter du pont de Brooklyn. Cet exploit a depuis
été déprécié parce qu'il est devenu populaire, mais sa première annonce
avait électrisé New York. J'étais très impressionnable à l'époque, et
je parlais souvent de ce courageux imprimeur. Un après-midi, alors
qu'il faisait très chaud, je ressentis le besoin de me rafraîchir, et
je franchis le seuil de l'un de ces trente mille établissements
populaires que comptait cette grande ville, où l'on servait une boisson
à 12° délicieuse, qu'aujourd'hui l'on ne trouve plus que dans les pays
pauvres et dévastés d'Europe. La clientèle était nombreuse et pas
particulièrement distinguée ; on parlait d'un sujet qui me donna
l'occasion fortuite de dire impromptu : "C'est exactement ce que je
disais lorsque j'ai sauté du pont". Dès que j'eus prononcé ces mots, je
me sentis comme le compagnon de Timotheus dans le poème de Schiller. En
un instant il y eut un désordre indescriptible et une douzaine de voix
hurlèrent : "C'est Brodie !" J'ai jeté une pièce de 25 cents sur le
comptoir et me suis précipité vers la porte, mais j'avais la foule à
mes trousses qui criait : "Arrêtez-vous, Steve !" Il y a sûrement eu un
malentendu, car beaucoup de personnes essayèrent de m'arrêter dans ma
course folle pour trouver un refuge. J'ai tourné plusieurs coins de
rues et j'ai heureusement réussi - grâce à un escalier de secours - à
rejoindre mon laboratoire, où je jetai mon manteau, me camouflai en
forgeron laborieux et allumai la forge. Cette mise en scène s'avéra
toutefois inutile ; j'avais semé mes poursuivants. Toutefois, pendant
plusieurs années, lorsque, couché sur mon lit la nuit, mon imagination
transformait les menus incidents de la journée en spectres, je me
demandais ce que je serais devenu si cette meute m'avait attrapé et
découvert que je n'étais pas Steve Brodie !
L'ingénieur qui, dernièrement, a expliqué devant une assemblée de
techniciens un nouveau moyen pour venir à bout des parasites, se basant
sur "une loi de la nature jusqu'ici inconnue", semble avoir été aussi
imprudent que moi-même, lorsqu'il prétendit que ces perturbations se
propagent verticalement, alors que celles d'un transmetteur se
déplacent sur la surface de la Terre. Ce qui voudrait dire qu'un
condensateur comme l'est la Terre elle-même, avec son enveloppe gazeuse
pourrait se charger et se décharger d'une manière plutôt contraire aux
enseignements fondamentaux des livres de physique élémentaires. Du
temps de Franklin déjà, une telle hypothèse aurait été jugée fausse,
parce qu'il était alors connu que l'électricité atmosphérique et celle
produite par les machines étaient identiques. Manifestement, les
perturbations naturelles et artificielles se propagent à travers la
terre et l'air exactement de la même manière, et les deux produisent
des forces électromotrices, dans le sens vertical comme horizontal.
Aucune des méthodes avancées ne pouvait venir à bout des interférences.
À vrai dire, la tension dans l'air augmente à raison d'environ 150
volts par mètre d'altitude, et c'est pourquoi on obtient une différence
de tension de 20 000 voire de 40 000 volts entre la base et le sommet
de l'antenne. L'atmosphère chargée se trouve en perpétuel mouvement ;
elle transmet de l'électricité au conducteur de manière intermittente,
et non continue, ce qui produit des crissements dans un récepteur
téléphonique sensible. Cet effet sera d'autant plus prononcé que
l'antenne sera longue et que l'espace entouré par les fils sera grand ;
toutefois, il faut bien comprendre que ce phénomène est seulement local
et qu'il n'a rien à voir avec le véritable problème. En 1900, alors que
je perfectionnai mon système radio, un de mes appareils comptait quatre
antennes. Elles étaient parfaitement étalonnées sur la même fréquence
et reliées en parallèle, dans le but d'amplifier les effets lors de la
réception des signaux depuis toutes les directions. Pour déterminer
l'origine des impulsions transmises, je mettais chaque paire diagonale
en série avec une bobine primaire qui fournissait de l'énergie au
circuit de détection. Dans le premier cas, le souffle dans le téléphone
était important et dans le second il cessa, comme je m'y attendais, les
deux antennes se neutralisant l'une l'autre ; cependant, les véritables
parasites étaient bien présents dans les deux cas, et je dus prendre
des mesures spéciales, associées à d'autres principes.
Comme je l'avais déjà proposé il y a longtemps, ces bruits dus à
l'atmosphère chargée, qui sont très importants dans les dispositifs que
l'on construit aujourd'hui, disparaissent totalement, lorsque l'on
utilise des récepteurs reliés en deux points à la terre, et par
ailleurs, les risques de toutes sortes d'interférences sont réduits de
moitié à cause du caractère directionnel du circuit. Ce qui était
évident en soi, arriva comme une révélation pour quelques sans-filistes
simples d'esprit, qui expérimentaient avec des appareils susceptibles
d'être perfectionnés sans faire dans la dentelle, et qui étaient
construits selon des principes mal compris. S'il était vrai que les
bruits de friture sont aussi capricieux, il serait simple de s'en
débarrasser en se passant des antennes. Mais en fait, un fil enterré
dans le sol, donc en théorie parfaitement immunisé, est plus sensible à
certaines impulsions extérieures qu'un fil placé à la verticale. Il
faut être honnête ; de légers progrès ont déjà été réalisés, non en
vertu d'une technique ou d'un appareil en particulier, mais tout
simplement en abandonnant les énormes structures qui étaient déjà
mauvaises pour la transmission, et parfaitement inadaptées pour la
réception, et en adoptant un type de récepteur plus adéquat. Comme je
l'ai déjà dit dans un article précédent, il faut entreprendre des
changements radicaux dans ce système, si l'on veut se débarrasser de
ces problèmes une fois pour toutes, et le plus tôt sera le mieux.
Ce serait en effet catastrophique si le corps législatif prenait
hâtivement des mesures accordant son monopole à l'État, en ce temps où
la technique est encore balbutiante et où sa plus grande majorité, y
compris les experts, n'ont aucune idée de ses possibilités finales.
C'est néanmoins ce qu'a proposé précisément, il y quelques semaines, le
secrétaire d'État Daniels, et il ne fait aucun doute que la demande de
cet officiel distingué fut présentée au Sénat et à la Chambre des
Représentants de manière tout à fait convaincante. Toutefois, il est
universellement reconnu que les meilleurs résultats s'obtiennent
toujours dans une compétition commerciale saine. Il existe cependant
des raisons exceptionnelles qui pourraient justifier du développement
libre de la technologie sans fil. Premièrement, elle offre des
perspectives autrement plus importantes et plus vitales pour
l'amélioration de la condition humaine que n'importe quelle autre
invention ou découverte dans l'histoire de l'humanité. Deuxièmement, il
faut avouer que cette technique superbe a été entièrement développée
ici et peut être appelée de plein droit "américaine", à l'inverse du
téléphone, de l'ampoule à incandescence ou de l'avion. Des agents de
presse et des courtiers en bourse aventureux ont tellement bien semé la
désinformation, que même un périodique aussi réputé que le Scientific
American a attribué ses plus grands mérites à un pays étranger. Les
Allemands, bien sûr, nous ont apporté les ondes hertziennes, et les
experts russes, anglais, français et italiens n'ont pas lésiné à les
utiliser pour leur transmission de signaux. Il n'est pas étonnant
qu'ils aient appliqué cette nouveauté dans ce but, mais ils se sont
servi de la vieille bobine à induction classique et désuète, qui ne
vaut guère plus que l'héliographe. Le rayon de transmission était très
limité, les résultats obtenus de peu de valeur, et pour transmettre les
informations, les oscillations hertziennes auraient pu être remplacées
à l'avantage par des ondes sonores, comme je le disais déjà en 1891. En
outre, tous ces efforts ont été menés trois ans après que les principes
de bases du système radio - utilisés partout dans le monde aujourd'hui
- et ses potentiels furent clairement décrits et développés en
Amérique. Aujourd'hui, il ne reste rien des dispositifs et méthodes
hertziens. Nous avons travaillé dans la direction opposée et ce que
nous avons obtenu est le fruit des cerveaux et des efforts de citoyens
de ce pays. Les brevets fondamentaux sont tombés dans le domaine public
et chacun peut en disposer librement. L'argument suprême du Secrétaire
d'État est basé sur les interférences. D'après lui, comme le dit le New
York Herald du 29 juillet, les signaux d'une station puissante peuvent
être captés dans chaque village sur cette Terre. En vertu de quoi, et
comme je l'avais déjà démontré avec mes expérimentations en 1900, cela
ne servirait pas à grand chose d'imposer des restrictions à l'intérieur
des États-Unis.
Pour éclaircir ce point je dirais que tout récemment, je fus abordé par
un gentleman bizarre qui voulait faire appel à mes services pour la
construction de transmetteurs mondiaux dans un lointain pays. "Nous
n'avons pas d'argent", dit-il, "mais des cargaisons d'or dont nous vous
offrirons une grande part". Je lui répondis que je voulais d'abord voir
ce qui adviendrait de mes inventions en Amérique, et cela mit fin à
notre entretien. Je suis convaincu, toutefois, que certaines forces de
l'ombre sont à l'oeuvre et, à mesure que le temps passe, il sera de
plus en plus difficile d'avoir des communications ininterrompues. La
seule chose qui puisse sauver la situation serait un système immunisé
contre toute sorte d'interférences. Un tel système a déjà été
perfectionné, il existe, il suffit de le rendre opérationnel.
Le terrible conflit (la première Guerre Mondiale, ndlt) plane toujours
dans la plupart des esprits, et il se pourrait que l'on attache
dorénavant la plus haute importance au Transmetteur Amplificateur en
tant que système d'attaque ou de défense, et plus particulièrement en
connexion avec les 'Téléautomates'. Cette invention est un
aboutissement logique des observations que j'ai faites durant mon
enfance et perpétuées ma vie durant. Lorsque les premiers résultats
furent publiés, l'Elerctrical Review dit dans un éditorial, qu'elle
serait un "des plus importants facteurs de progrès et de civilisation
de l'humanité". Cette prédiction ne saurait tarder à devenir réalité.
Elle fut proposée au gouvernement en 1898 et en 1900 ; il aurait pu
l'adopter si j'avais été du genre à frapper à toutes les portes. À
cette époque, je pensais vraiment qu'elle était capable de mettre fin à
la guerre, parce qu'elle a un pouvoir destructif illimité et qu'elle
peut se passer de la participation active de l'élément humain.
Toutefois, bien que je n'aie pas perdu foi en ses potentiels, mon avis,
lui, a changé depuis.
La guerre ne pourra pas être éradiquée tant que subsistera la cause
physique de son déclenchement qui, en dernière analyse, est un vaste
problème d'ordre planétaire. Ce n'est que par l'annulation des
distances à tous égards, comme la diffusion des informations, les
moyens de transports et d'approvisionnement, et la transmission de
l'énergie, que l'on obtiendra un jour les conditions requises assurant
des relations amicales et durables. Ce que nous désirons aujourd'hui le
plus, ce sont des contacts plus étroits, une meilleure compréhension
entre les individus et les communautés partout dans ce monde, et
l'élimination de cet engouement fanatique pour des idéaux exaltés de
l'égoïsme et de la fierté nationaux, qui ont toujours tendance à faire
plonger le monde dans des querelles d'un barbarisme primitif. Aucun
parti et aucune loi ne pourra jamais empêcher ce type de calamité. Ce
ne sont que de nouveaux moyens pour mettre le plus faible à la merci du
plus fort. J'ai dit ce que je pensais à ce sujet il y a quatorze ans,
lorsque feu Andrew Carnegie en appela à une union de quelques États
souverains, une sorte d'Alliance Sacrée, dont on peut dire qu'il en fut
le père spirituel, et à laquelle il a donné plus de publicité et d'élan
que quiconque, avant que le Président ne prenne les choses en main.
Bien que l'on ne puisse pas nier qu'un tel pacte puisse apporter des
avantages matériels aux peuples les plus défavorisés, il ne peut pas
atteindre l'objectif principal recherché. La paix s'installera tout
naturellement lorsque les races seront éclairées et qu'elles se
mélangeront entre elles ; nous sommes cependant toujours très loin de
cet avènement heureux. Lorsque je regarde le monde d'aujourd'hui, à la
lumière des gigantesques combats auxquels nous venons d'assister, je
suis convaincu que, dans l'intérêt de l'humanité, les États-Unis
devraient rester fidèles à leurs traditions et se maintenir en dehors
des "alliances compliquées". Au vu de sa situation géographique, loin
des scènes où se trament les conflits menaçants, sans aucune motivation
à vouloir agrandir son territoire, avec des ressources inextinguibles
et une population très élevée, complètement imprégnée de liberté et de
droit, ce pays est dans une position unique et privilégiée. Il est donc
libre d'employer, en toute liberté, sa puissance colossale et sa force
morale pour le bien de tous, de manière plus judicieuse et plus
efficace que s'il était membre d'une alliance quelconque.
Dans un de ces récits autobiographiques, publiés dans l'Electrical
Experimenter, je me suis arrêté sur les conditions de mon enfance et ai
parlé d'une souffrance qui m'obligea à travailler sans relâche mon
pouvoir d'imagination et mon auto-analyse. Cette activité mentale, qui
fut à l'origine involontaire, mais induite par le stress de la maladie
et des souffrances, devint graduellement ma seconde nature, et me fit
finalement reconnaître que je n'étais rien de plus qu'un automate,
dépourvu de son libre arbitre dans ses pensées comme dans ses actions,
ne réagissant qu'aux impulsions de l'environnement. Nos corps physiques
sont d'une nature tellement complexe, nos mouvements sont tellement
divers et compliqués et nos impressions sensorielles si délicates et
insaisissables, qu'il est très difficile au commun des mortels de
comprendre cela. Pourtant, il n'y a rien de plus réaliste, aux yeux de
l'observateur aguerri que la théorie mécaniste de la vie qui fut, dans
une certaine mesure, comprise et exposée par Descartes, il y a trois
siècles. De son temps, on ignorait tout du fonctionnement de notre
organisme, et les philosophes ne savaient rien de la nature de la
lumière, de l'anatomie de l'oeil et du mécanisme de la vision. Ces
dernières années, les progrès de la recherche scientifique dans ces
domaines ont été tels qu'il n'y a plus de mystère à ce sujet, sur
lequel du reste de nombreux travaux ont été publiés. Un des
protagonistes les plus capables et les plus éloquents est peut-être
Félix Le Dantec, un ancien assistant de Pasteur. Le professeur Jacques
Loeb a procédé à des expérimentations remarquables en héliotropisme, où
il a décrit clairement que la lumière joue un rôle déterminant dans les
formes d'organismes primaires ; son dernier livre Forced Mouvements
(Mouvements réflexes) est très révélateur. Néanmoins, alors que les
scientifiques accordent à cette théorie la même valeur qu'à toutes les
autres qu'ils ont reconnues et admises, pour moi, elle est une vérité
que j'expérimente à tout moment dans chacun de mes actes et chacune de
mes pensées. Dans mon esprit, j'ai toujours conscience que ce sont les
impressions extérieures qui me poussent à toutes sortes d'efforts,
qu'ils soient physiques ou mentaux. Ce n'est que dans de très rares
occasions, comme lorsque je fus en état de concentration
exceptionnelle, que j'eus du mal à localiser les impulsions originelles.
Les hommes, dans leur immense majorité, n'ont jamais conscience de ce
qui se passe autour et en en eux, et ils sont des millions à succomber
prématurément de maladies, justement à cause de cela. Les faits
quotidiens les plus banaux leur semblent mystérieux et inexplicables.
Quelqu'un peut subitement être envahi par une vague de tristesse ; il
en cherchera une explication mentale, alors qu'il aurait pu remarquer
qu'elle fut tout simplement déclenchée par un nuage obscurcissant
momentanément le soleil. Il peut visualiser un ami qu'il affectionne
dans une situation qu'il jugera bien singulière, alors qu'il vient de
le croiser dans la rue ou de voir sa photo. S'il perd un bouton de
manchette, il va s'énerver et jurer pendant une heure, étant incapable
de se souvenir de ce qu'il vient de faire, et de retrouver l'objet
perdu par déduction. Ne pas savoir observer n'est rien de plus qu'une
autre forme de l'ignorance, responsable de nombreux concepts morbides
et idées farfelues qui prédominent aujourd'hui. Il n'y a pas plus de
dix pour cent des gens qui ne croient pas en la télépathie ou à
d'autres manifestations psychiques, au spiritisme ou à la communication
avec les morts, et qui refuseraient d'écouter des charlatans altruistes
ou non. Ne serait-ce que pour illustrer combien cette tendance s'est
bien enracinée, même parmi la population américaine la plus saine
d'esprit, je vais citer une anecdote plutôt comique.
Peu de temps avant la guerre, alors que l'exposition de ma turbine
entraînait de très nombreux commentaires dans les journaux
scientifiques, je prédis que les fabricants se disputeraient la place
pour obtenir mon invention ; je pensais tout particulièrement à un
homme de Détroit, qui a le don surprenant de savoir accumuler les
millions. J'étais tellement persuadé qu'il montrerait son nez un jour,
que j'en parlai à ma secrétaire et aux assistants. Effectivement, un
beau matin, un groupe d'ingénieurs de la Ford Motor Compagny se
présenta, et voulut discuter avec moi d'un projet très important. "Ne
l'avais-je pas dit ?", déclarai-je triomphalement à mes employés, dont
l'un d'eux répondit : "Vous êtes étonnant, M. Tesla, tout se passe
toujours comme vous le prédites." Sitôt que ces hommes d'affaires
réalistes se furent assis, je commençai à vanter les merveilleuses
caractéristiques de ma turbine, lorsque leur porte-parole m'interrompit
et dit : "Nous savons tout cela, mais nous sommes venus dans un but
tout à fait particulier. Nous avons fondé une association de
psychologues pour étudier les phénomènes psychiques et nous voudrions
que vous y adhériez." Je suppose que ces ingénieurs ne savaient pas,
qu'avec de semblables propos, ils allaient se faire virer de mon bureau.
Depuis que certains des plus grands hommes de notre époque - des
scientifiques de pointe dont les noms sont immortels - m'ont dit que
j'avais un don exceptionnel, j'ai concentré toute mon énergie mentale
sur la recherche de solutions aux grands problèmes, quels que soient
les sacrifices que cela devait impliquer. J'ai cherché, pendant des
années, à résoudre l'énigme de la mort, et ai été à l'affût du moindre
signe spirituel. Toutefois, je n'ai eu qu'une seule expérience au cours
de ma vie qui me fit penser momentanément qu'elle fut surnaturelle.
Cela se passa à l'époque de la mort de ma mère. J'étais complètement
épuisé par la souffrance et les longues nuits sans sommeil et, une
nuit, on me transporta dans un immeuble à deux pas de chez nous.
J'étais couché là, désarmé, et je pensai que si ma mère devait mourir
alors que je n'étais pas à son chevet, elle me ferait certainement
signe. Deux ou trois mois auparavant, j'étais à Londres avec feu mon
ami Sir William Crookes ; nous parlions de spiritisme et mon esprit
était complètement accaparé par ces pensées. Peut-être n'aurais-je pas
écouté un autre homme, mais j'étais très sensible à ses arguments ;
c'est son oeuvre, qui a fait époque, sur le rayonnement de la matière,
que j'avais lue lorsque j'étais étudiant, qui m'avait décidé à
embrasser la carrière d'ingénieur en électrotechnique. Je me dis que
les conditions pour aller jeter un oeil dans l'au-delà étaient très
favorables, car ma mère était une femme géniale et particulièrement
douée d'une grande intuition. Durant toute la nuit, chaque fibre de mon
cerveau était dans une vive expectative, mais il ne se passa rien
jusqu'au petit matin où je m'endormis, ou peut-être tombai évanoui ; je
vis alors un nuage transportant des figures angéliques d'une
merveilleuse beauté, dont l'une me regarda avec tendresse et prit peu à
peu les traits de ma mère. Cette vision flotta doucement à travers la
pièce, puis disparut. Je fus réveillé par un doux chant à plusieurs
voix, qu'il m'est impossible de décrire. À ce moment-là, je fus envahi
par une certitude intuitive que ma mère venait de mourir. Et c'était
vrai. J'étais incapable de supporter le poids énorme de cette
prédiction douloureuse, et j'écrivis une lettre à Sir William Crookes
alors que j'étais toujours dominé par ces émotions et en très mauvaise
santé physique. Lorsque je fus rétabli, j'ai longtemps cherché une
cause extérieure à cette manifestation étrange et, à mon grand
soulagement, j'y suis arrivé au bout de quelques mois de vains efforts.
J'avais vu une peinture d'un artiste célèbre représentant en allégorie
une des quatre saisons sous la forme d'un nuage et d'un groupe d'anges,
qui en fait semblait flotter dans les airs ; ce tableau m'avait
fortement impressionné. C'est précisément lui que j'avais vu dans mon
rêve, excepté la ressemblance avec ma mère. La musique venait de la
chorale dans l'église toute proche où l'on célébrait la messe en ce
matin de Pâques ; cela expliquait tout de manière très satisfaisante,
appuyée par des faits scientifiques.
Cela s'est passé il y a très longtemps et, depuis, je n'ai jamais eu la
moindre raison de changer d'avis en ce qui concerne les phénomènes
psychiques ou spirituels pour lesquels il n'existe absolument aucun
fondement. La croyance en ces choses découle tout naturellement du
développement intellectuel. Lorsque les dogmes religieux perdent toute
crédibilité orthodoxe, chaque homme ne demande qu'à croire à un
quelconque pouvoir suprême. Nous avons tous besoin d'un idéal pour
diriger notre vie et assurer notre sérénité, peu importe qu'il soit
basé sur une religion, un art, une science ou toute autre chose, pourvu
qu'elle remplisse les fonctions d'une force immatérielle. Il est
capital de faire prévaloir une conception commune pour que l'humanité,
en tant que tout, vive dans la paix.
Même si je n'ai réussi à obtenir aucune preuve venant corroborer les
affirmations des psychologues et des spiritualistes, je fus pleinement
satisfait de prouver l'automatisme de la vie, non seulement par
l'observation continue des actes individuels, mais aussi et surtout
grâce à certaines généralisations. Celles-ci ont conduit à une
découverte que j'estime de la plus haute importance pour l'humanité, et
sur laquelle je vais m'étendre un peu maintenant. Je soupçonnai pour la
première fois cette vérité stupéfiante à la fin de mon adolescence.
Toutefois, pendant bon nombre d'années, j'ai interprété mes sensations
comme de pures coïncidences. Et notamment, lorsque moi-même ou une
personne qui m'était chère, ou une cause que je défendais, se faisaient
agresser par d'autres d'une manière que l'on pourrait dire profondément
injuste, je ressentais une peine singulière et indéfinissable que j'ai
qualifiée de "cosmique" à défaut d'un terme plus adéquat ;
immanquablement, peu de temps après, les agresseurs furent accablés de
malheurs. Après plusieurs de ces expériences, j'ai confié cela à
quelques amis qui avaient la possibilité de vérifier la justesse de
cette théorie que j'avais graduellement établie et que l'on peut
formuler de la manière suivante.
Nos corps ont une structure commune et sont exposés aux mêmes
influences extérieures. De ce fait, nous réagissons pareillement et nos
activités générales, sur lesquelles sont basées notre système de règles
sociales ou autres et nos lois, sont concordantes. Nous ne sommes rien
de plus que des automates entièrement à la merci des forces de
l'environnement, et nous sommes ballottés comme des bouchons à la
surface de l'eau et confondons la résultante des impulsions extérieures
avec le libre arbitre. Nos mouvements et autres actions ont toujours un
caractère conservateur et bien qu'apparemment nous paraissions
indépendants les uns des autres, nous sommes unis par des liens
invisibles. Tant qu'un organisme est en équilibre parfait, il répond
avec précision aux agents qui le commandent, mais dès lors que cet
équilibre est tant soit peu rompu, son instinct de conservation est
compromis. Tout le monde comprendra que la surdité, une vue affaiblie,
ou un membre blessé, peuvent réduire les chances de vivre d'une manière
autonome. Cela est encore plus manifeste dans le cas de
dysfonctionnements cérébraux qui vont priver l'automate de cette
qualité de vie et le conduire à sa perte. Un individu très sensible et
très observateur, dont les mécanismes hautement évolués sont intacts et
qui agit avec précision et en accord avec les conditions changeantes de
l'environnement, dispose d'un sens transcendant lui permettant
d'échapper à des risques difficilement prévisibles, que les sens
ordinaires ne peuvent percevoir. Toutefois, lorsqu'il a affaire à
d'autres, dont les organes de contrôle sont très défectueux, ce sens se
manifeste avec force et il ressent la douleur "cosmique". Cette vérité
a été vécue des centaines de fois et j'invite d'autres étudiants en
biologie à vouer une attention toute particulière à ce sujet, car je
crois que par des efforts conjugués et soutenus, ils arriveront à des
résultats d'une valeur inestimable pour l'humanité.
L'idée de construire un automate pour justifier de ma théorie se
présenta à moi très tôt ; néanmoins, je n'ai pas commencé mes travaux
avant 1893, date à laquelle je débutai mes recherches en technologie
sans fil. Durant les deux ou trois années qui suivirent, je construisis
de nombreux mécanismes automatiques que l'on pouvait télécommander, et
les montrai à mes visiteurs dans mon laboratoire. Toutefois, en 1896,
je conçus un appareil complet, capable d'exécuter un grand nombre
d'opérations ; l'achèvement de mon travail fut toutefois remis à la fin
de 1897. La représentation et la description de cette machine furent
publiées dans mon article paru dans le magazine Century du mois de juin
1900, ainsi que dans d'autres périodiques de cette époque ; lorsqu'elle
fut présentée au public pour la première fois en 1898, elle entraîna
des réactions qu'aucune de mes autres inventions n'avait suscitées
jusque là. En novembre 1898, j'obtins un premier brevet pour ce nouvel
appareil, après que l'examinateur en chef se fut déplacé à New York
pour se rendre compte de ses performances, car mes affirmations lui
avaient paru incroyables. Je me souviens avoir téléphoné plus tard à un
officiel à Washington pour lui expliquer mon invention, dans l'objectif
de l'offrir au Gouvernement, et qu'il éclata de rire. À cette époque,
personne ne pensait qu'il y avait la moindre chance de mettre au point
un tel appareil. Malheureusement, dans ce brevet, et sur les conseils
de mes avocats, j'ai dit qu'il était commandé par un seul circuit et un
type de détecteur bien connu, car je n'avais pas encore assuré la
protection des spécifications de mes méthodes et appareils. En fait,
mes bateaux étaient commandés par une action conjointe de plusieurs
circuits, et il n'y était pas question d'interférences. La plupart du
temps, j'utilisai des circuits récepteurs en forme de boucles, en y
incluant des condensateurs, car les décharges de mon transmetteur de
haute tension ionisaient l'air dans la pièce au point que même une
petite antenne pouvait puiser l'électricité dans l'air environnant
pendant des heures. J'ai découvert, par exemple, qu'une ampoule à vide
de 30 cm de diamètre, ayant une seule borne sur laquelle était fixé un
fil très court, émettait jusqu'à un millier de flashes successifs,
jusqu'à ce que tout l'air dans le laboratoire soit neutralisé. La forme
en boucle du récepteur n'était pas sensible à cette perturbation, et il
est très curieux qu'elle devienne populaire ces derniers temps. En
réalité, le récepteur accumule beaucoup moins d'énergie que les
antennes ou un long câble relié à la terre, et de ce fait il n'a pas
les imperfections des appareils actuels sans fil. Lorsque je présentai
mon invention devant un auditoire, les visiteurs pouvaient poser
n'importe quelle question, même les plus compliquées, et l'automate
leur répondait par des signes. En ce temps-là, c'était considéré comme
de la magie, mais en fait, c'était très simple, puisque c'est moi-même
qui répondais aux questions par l'intermédiaire de la machine.
À cette même époque je construisis par ailleurs un gros bateau
télécommandé, dont on peut voir une photo dans ce numéro de
l'Electrical Experimenter. Il était commandé par des circuits de
plusieurs tours, placés dans la coque qui était fermée hermétiquement,
et que l'on pouvait immerger. Les dispositifs étaient semblables à ceux
utilisés dans le premier, avec cette différence que j'y ai introduit
certaines caractéristiques spéciales, comme des lampes à incandescence
qui apportaient la preuve visible du bon fonctionnement de la machine.
Ces automates, commandés dans le champ de vision de l'opérateur, ne
représentaient cependant que la première étape plutôt grossière dans
l'évolution de la Science des 'Téléautomates', telle que je l'avais
conçue. Il était logique que l'étape suivante fut leur application hors
du champ de vision et très loin du centre de contrôle et, depuis lors,
j'ai toujours prétendu qu'ils pouvaient servir comme arme de guerre et
remplacer les armes à feu. Il semblerait qu'aujourd'hui on leur
reconnaisse cette importance, à en juger les annonces occasionnelles
dans la presse de certaines réalisations dites extraordinaires, mais
qui en vérité n'apportent rien de neuf. Les installations radio
actuelles permettent, quoique de manière imparfaite, d'envoyer un avion
dans les airs, de lui faire suivre approximativement une certaine
course et d'effectuer un nombre d'opérations à plusieurs centaines de
kilomètres. Une machine de ce type peut en outre être commandée
mécaniquement de plusieurs façons et je ne doute pas qu'elle puisse
faire preuve d'une certaine utilité en temps de guerre. Toutefois, pour
autant que je sache, il n'existe aujourd'hui aucun instrument ou
dispositif qui permettrait de procéder avec précision. J'ai consacré
des années entières de recherches à ce sujet, et j'ai développé des
moyens permettant de réaliser facilement ce type de prouesse et
d'autres. Comme je l'ai déjà dit antérieurement, lorsque je fus
étudiant à l'université, j'ai conçu une machine volante quasi
différente de celles qui existent actuellement. Le principe de base
était juste, mais il était impossible de le mettre en pratique à défaut
d'une force motrice de puissance suffisante. Ces dernières années, j'ai
réussi à résoudre ce problème, et je projette de construire des
aéronefs dépourvus d'ailerons, d'ailes, d'hélices ou autres accessoires
externes, qui seront capables d'atteindre des vitesses énormes et
susceptibles de fournir des arguments de poids en faveur de la paix
dans un futur proche. Page (... 108 dans le texte original) vous verrez
un appareil de ce type, dont le démarrage et le fonctionnement ne se
font que par réaction ; il doit être commandé soit mécaniquement, soit
avec des ondes hertziennes. En construisant les installations
adéquates, il sera possible d'envoyer un missile de ce type dans les
airs et de le faire tomber quasiment à l'endroit voulu, même à des
milliers de kilomètres. Néanmoins, il faudra aller plus loin. On finira
par inventer des ''téléautomates'' capables d'agir comme s'ils avaient
une intelligence propre, et leur avènement créera une révolution. En
1898 déjà, je proposai à des représentants d'une grosse société
industrielle de construire et d'exposer publiquement une voiture qui,
de manière autonome, serait capable de réaliser une grande variété
d'opérations, dont certaines nécessitent quelque chose comme la faculté
de jugement. Cependant, ma proposition fut jugée chimérique, et elle
resta lettre morte.
Aujourd'hui, beaucoup d'hommes doués d'intelligence pratique essaient
d'imaginer des expédients susceptibles d'empêcher que ne se répète ce
conflit atroce, qui est théoriquement terminé, et pour lequel j'avais
prédit la durée et son dénouement dans un article paru dans le Sun, le
20 décembre 1914. L'Alliance proposée n'est pas une solution, bien au
contraire ; elle risque d'avoir des résultats à l'inverse de ceux
espérés, selon l'avis d'un bon nombre d'hommes compétents. Il est
particulièrement regrettable que le traité de paix inclue une politique
de répression, parce que dans quelques années, il sera possible aux
pays de se battre sans armées, bateaux ou armes à feu, mais avec des
armes bien plus terribles dont l'action et la portée destructrices sera
pratiquement sans limites. L'ennemi pourra détruire une ville à
n'importe quelle distance et aucune puissance de la terre ne pourra
l'en empêcher. Si nous voulons conjurer une catastrophe menaçante et
éviter une situation susceptible de transformer ce globe en enfer, nous
devrions accélérer le développement de machines volantes et de la
transmission hertzienne sans plus attendre, avec tous les moyens dont
dispose ce pays.
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