1.- SELF PRESENTATION
Mon nom est Loïc Vuillemin, j’ai 30 ans et suis de nationalité suisse. J’ai été
ordonné moine zen il y a de cela 8 ans par Maître Kosen dont je suis actuellement le disciple et secrétaire.
Bien que ma profession actuelle est d’être le secrétaire d’un maître, ce qui occupe la majeure partie de
mes activités, je n’ai pas
toujours été embrigadé dans les premiers rangs de l’enseignement bouddhiste.
En effet, c’est mon maître qui, il y a de cela quelques années déjà, m’exhorta à
suivre un enseignement universitaire en biologie. Je m’y suis donc attelé et ai obtenu, à l’Université
de Genève, mon diplôme de biologie. Les choix qui m’ont mené à étudier préférentiellement
la biologie moléculaire des végétaux ont principalement été dictés, à l’époque,
par mes a priori personnels de l’éthique bouddhiste. Je ne pouvais en effet pas concevoir d’avoir à tuer des animaux
pour les objectifs abstraits de la recherche fondamentale. En contrepartie, je dois donc confesser aujourd’hui que j’ai largement
participé à la mort de milliers d’arabidopsis et de courgettes, de type aussi bien sauvage que mutant, pour des objectifs
ne relevant absolument pas de l’avenir de l’humanité, du moins pour ce que nous avions pu établir à
l’époque.
J’ai donc été sensibilisé à des problèmes d’éthique mêlant philosophie
bouddhiste et biotechnologie dès les débuts de ce que l’on pourrait nommer ma carrière spirituelle.
Conscient du décalage des connaissances entre les bouddhistes et les biologistes, je me suis jusqu’à présent
attelé à présenter des conférences sur le sujet de la biotechnologie dans les milieux bouddhistes, dans le
but d’informer certains représentants notamment sur les modes de production des organismes génétiquement
modifiés ainsi que sur les diverses répercussions que l’on peut en attendre. C’est donc la première
fois que j’ai l’occasion de présenter certains points de vue bouddhistes au sein d’un milieu scientifique et
je vous remercie pour cette précieuse occasion.
Je voudrais vous avertir, avant d’entrer dans le vif du sujet, que mon érudition n’est pas à la mesure
de l’enthousiasme qui m’a mené ici et je vous prie par avance de bien vouloir m’en excuser.
2. - PRESENTATION SUCCINTE DE L’EXPOSE
Maintenant que je me suis présenté et que vous avez une idée de la place que j’occupe dans la présente
problématique, je voudrais rapidement vous exposer les points principaux que je vais tenter de développer dans
le présent exposé.
Tout d’abord je voudrais souligner la participation récente, dans le monde occidental, de l’opinion bouddhiste
dans des décisions de nature sociale. Je poursuivrai ce court exposé en montrant la distinction qui peut exister
entre les aspects officiels de l’enseignement bouddhiste et l’enseignement des maîtres et tenterai de développer
rapidement ces deux thèmes pour vous faire voir l’aspect dynamique de l’éthique bouddhiste fondamentale.
Je présenterai au final la position d’un maître bouddhiste autochtone vis-à-vis de l’expérimentation
en biotechnologie.
Si le temps le permet à la fin de cet exposé, j’essayerai de répondre au mieux à vos questions sur le sujet.
3. - IMPLICATIONS DES BOUDDHISTES DANS LES DECISIONS SOCIALES
L’histoire du Bouddhisme commence au 5ème siècle avant notre ère lorsque le Bouddha Shakyamuni,
Siddharta Gautama, réalise l’Eveil. Il enseigne le Dharma jusqu’à sa mort à 84 ans et
reconnaît alors officiellement Mahakashyapa comme son successeur dans ce que l’on nommera plus tard «
la lignée des patriarches ».
Très vite, le bouddhisme se développe en Inde puis dans toute l’Asie. L’enseignement
des maîtres devient accessible dans de nombreux temples et les gouvernements reconnaissent rapidement les
vertus de la philosophie bouddhiste appliquée à la politique ainsi que l’influence de celle-ci sur le peuple.
Les moines représentent alors une autorité sociale non négligeable et sont souvent au conseil des
puissants du monde que cela fût en Inde, en Chine, en Thaïlande, en Corée, au Laos, au Japon ou ailleurs
en Orient, et cela pendant plus de deux mille ans.
Le conseil des bouddhistes, qui plus est autochtones, dans les décisions sociales de l’occident est
un phénomène récent. N’ayant même pas un siècle, il se limite pour l’instant à des
prises de positions éthiques au sein de discussions en milieu scientifique et est, le plus souvent, ignoré des milieux
politiques et militaires. La littérature disponible sur l’approche bouddhiste des biotechnologies, par conséquent,
est d’une part rare, mais également, pour ce qui concerne l’éthique bouddhiste pure, elle se trouve souvent
transcrire de lourds et interminables traités philosophiques ne répondant pas aux attentes du sujet dans son actuel
aspect d’application ou du moins tel qu’il se développe aujourd’hui en occident.
Cependant, certains travaux isolés, comme ceux notamment du Dr. Ron Epstein, ou encore l’enseignement oral de
certains rares maîtres reconnus pour leur directe authenticité, comme notamment Maître Kosen, sont
tout à fait actuels et offrent une vision émancipée de la problématique. C’est principalement
sur leurs travaux que je baserai le présent exposé.
4. - LES DEUX ASPECTS DE L’ENSEIGNEMENT BOUDDHISTE
Le bouddhisme a formé, au cours du temps et parfois en s’adaptant aux circonstances sociales, deux lignes
directrices majeures, différentes mais clairement interdépendantes, dans la propagation de son enseignement :
4.1. - L’enseignement destiné aux laïcs.
Il est principalement fourni sous la forme de conférences publiques ou d’écrits et se trouve être un enseignement
faisant appel à une compréhension de type intellectuel, rationnel et social ; un enseignement et une compréhension
politiquement correcte en d’autre termes. Cet enseignement résulte généralement d’une compilation
d’écrits antérieurs et expose principalement une philosophie interdépendante d’un comportement à suivre.
Le niveau de compréhension de ces enseignements est généralement adapté en fonction de la classe sociale des
auditeurs. Si donc cette liste de règles, car il faut bien la nommer ainsi, n’est pas directement supposée être
comprise fondamentalement, elle se doit, pour le moins, d’être appliquée telle quelle. Nous verrons par la suite de
quoi il en retourne plus précisément.
4.2. - L’enseignement des maîtres à leurs disciples.
Parfois de nature secrète, cet enseignement vise la libération ultime du disciple et fait appel à une
compréhension profonde et intime des mécanismes cosmiques fondamentaux. Le disciple expérimente les
enseignements du maître au travers des phénomènes de sa propre vie, de la pratique de la méditation
et de certains rituels. Principalement oral, cet enseignement peut parfois être silencieux, « de mon âme à ton âme »
comme le disent les maîtres zen. Les enseignements du maître, parfois choquants et provocants, conduisent
le disciple au-delà de lui-même et de sa compréhension individuelle, ce qui lui permet d’accéder à la connaissance
universelle. Pour le maître, comme pour le disciple, la compréhension des règles bouddhistes doit aller au-delà de
leur simple et directe application.
Dans la thématique qui nous intéresse ici, il semble nécessaire de présenter ces deux voies. Si l’une se
fonde majoritairement sur des règles et des préceptes dont la stricte application aboutit le plus souvent, et malheureusement
oserai-je dire, à une prise de position restrictive quant à la recherche et l’expérimentation scientifique, l’autre
transcende généralement les problèmes de nature illusoire pour faire apparaître les libertés et solutions universelles.
5. - 4 PARADIGMES DOMINANTS DU BOUDDHISME INSTITUTIONNALISE
Il peut être extraits 4 paradigmes principaux du bouddhisme officiel qui dominent en sorte sur le paradigme scientifique.
Ne pas attenter à l’intégrité d’aucun être sensible. Ne pas tuer, ni blesser, ni faire de mal ou infliger
de quelconque souffrance, ni encore l’encourager. Ce précepte s’applique à l’ensemble des êtres sensibles
et pas seulement aux hommes. Il provient du respect qu’ont les bouddhistes pour la valeur intrinsèque des existences.
Toutes les existences ont la nature de Bouddha, les êtres sensibles peuvent l’expérimenter.
La transcendance. Le bouddhiste atteint la véritable compréhension de la libération et de la sagesse en
allant au-delà des phénomènes observables et quantifiables. Cet aspect prédominant de l’étude
de soi n’est par conséquent pas concevable dans l’approche scientifique. La science n’est donc pas en mesure,
de par sa méthode, d’appréhender certains concepts fondamentaux de la connaissance et de la recherche. Il est d’ailleurs
très difficile de présenter ce qu’est la transcendance en des termes scientifiques.
La compréhension de l’Univers comme système ouvert. Il semble évident que la méthodologie
scientifique, qui s’opère le plus souvent en parallèle à des modèles restreints ou limités, n’est
pas à même d’accéder à une compréhension complète et intégrée des
effets de l’ingénierie génétique sur un système ouvert. Les risques de l’expérimentation
ne peuvent par conséquent pas être contenus de manière globale et définitive.
Le corps-esprit. Le bouddhisme ne voit aucune dualité entre le corps et l’esprit. Ils sont en
interdépendance : l’esprit crée le corps et le corps crée l’esprit. Si cela semble
donc relever de la superstition, la question de savoir les OGMs sont capables de réaliser la transcendance, la libération
et la sagesse ultime reste ouverte. Généralement délaissée par la science, cette question se trouve être au
centre des intérêts du bouddhisme.
On ajoutera à ces paradigmes certains problèmes additionnels qui apparaissent à des degrés
plus matériels de l’application des biotechnologies, comme les brevets sur le vivant ou encore le contrôle
des semences. Ne pas voler, répondra le bouddhisme officiel qui contient bien évidemment sa part de bon sens.
6. - L’ENSEIGNEMENT DES MAÎTRES
Certains maîtres de l’ancien temps pouvaient parfois avoir recours à des stratagèmes diamétralement
opposés à toute éthique établie. Maître Nansen coupa un chat en deux pour enseigner la non dualité
de l’esprit à ses disciples et Maître Obaku répondait à la majorité des questions qui lui étaient
posées par des volées de gifles, devenues historiques. Les maîtres de la transmission, comme Taisen Deshimaru par exemple,
ont parfois des manières d’exprimer leur enseignement qui peuvent sembler contraire à la bienséance bouddhique.
Cela a généralement
pour effet d’exalter la dimension de la compréhension de ces enseignements et de permettre au disciple une remise en question plus intense
de la problématique.
Toujours dans les anciens temps, le Maître avait droit de vie ou de mort sur son disciple. On n’aurait pas osé
parler d’éthique mais plutôt d’une forme de responsabilité n’intégrant aucun compromis. Parfois,
pour que le maître fasse comprendre quelque chose au disciple, tous les moyens sont bons. Certains aspects de cette tradition tombent
bien évidemment sous le joug, aujourd’hui, du code pénal et de l’éthique et ne sont par conséquent plus
possibles, pour des questions légales.
L’éthique définit donc des priorités et leurs degrés d’implication dans une expérience donnée.
Dans le cas du bouddhisme, l’enseignement d’un maître à son disciple prime généralement
sur l’intégrité physique du disciple et la méthode la plus directe et la plus efficace est souvent celle
qui est appliquée, parfois au détriment de l’éthique admise comme nous l’avons vu précédemment.
Le maître est seul dépositaire de l’éthique, contrairement au scientifique qui, lui, doit s’harmoniser aux pressions
notamment sociales, politiques et financières. Qui plus est, le maître zen a une éthique, une manière de voir les êtres,
qui dépasse généralement leur apparence biologique.
Maître Deshimaru disait : « La religion du futur naîtra de l’harmonisation de la science et du zen (on entendra ici par zen
le bouddhisme authentique) ». Science et conscience si vous préférez. L’adepte donc de la religion du futur, qui est bel et
bien celle qui nous concerne en ce moment, qu’il soit d’horizon scientifique ou spirituel, se doit par conséquent de sans cesse
donner la priorité à l’ouverture de voies d’harmonisation entre découvertes, recherches et leurs implications.
Il ne peut se contenter de véhiculer une forme dogmatique de la connaissance et de la recherche et devrait participer notamment à
la dynamique de création de l’éthique concernant toutes nouvelles possibilités.
7. - DISCUSSION AVEC UN MAITRE OCCIDENTAL
L’héritier de Maître Deshimaru, Maître Kosen Thibaut, 83ème patriarche du bouddhisme transmis,
enseigne le Dharma principalement en Europe et en Amérique latine. Il a accepté de se prêter à une discussion
sur certaines questions d’éthique où la recherche en biotechnologie et la pratique de la spiritualité bouddhiste
peuvent se rencontrer.
Voici donc une retranscription de cette discussion.
Aux différentes questions concernant l’éthique bouddhiste, il avance que pour le pratiquant du
bouddhisme véritable, tout devient l’éthique, tout est l’éthique. Non seulement les
préceptes,
les vœux et les règles, mais également toute action. La posture de la méditation, la respiration durant
celle-ci, les attitudes corporelles, tout doit suivre et créer l’éthique. Evidemment, le débutant se voit
inculquer une série de règles et de comportements à suivre dont il ne comprend pas forcément la signification
profonde. Mais au fur et à mesure de la pratique et de son expérience des phénomènes, l’étudiant
transcende ces notions de base et acquiert une forme de sagesse. C’est l’expression de cette sagesse profonde, jamais acquise
et nécessitant une constante actualisation, qui crée le comportement authentique, idéal du bouddhisme.
Il poursuit en évoquant que la sagesse du bouddhisme est une sagesse transcendante. Maître Keizan, au 14ème siècle,
enseignait par exemple que la compréhension du précepte fondamental « ne pas tuer » devait s’élever à
son aspect spirituel le plus élevé. Il enseignait certes de ne pas tuer, mais de ne pas tuer le Bouddha, de ne pas tuer la nature
originelle de chaque chose, de ne pas, en résumé, tuer l’esprit. Keizan avait, comme la grande majorité des maîtres
de la transmission, une vision immensément large de la vie et en même temps très restreinte. Il enseignait
qu’en s’attachant à la vie, on tuait l’esprit, la liberté. On pourra ajouter que vivre, c’est tuer, en
prenant pour exemple notre système immunitaire.
Aux questions relevant pour certains de la superstition comme notamment l’éventuelle altération des facultés d’éveil
des êtres sensibles génétiquement transformés que j’ai préalablement mentionnée, il rapporte
que la génétique n’est de loin pas une fatalité. L’ADN est en transformation constante, qu’il s’agisse
de remaniements internes ou d’adaptations à des informations extérieures. S’il est convaincu que la présence d’un
transgène dans un organisme vivant puisse modifier ses facultés d’éveil, il soutient également que la configuration
de l’ADN lui-même peut être modifiée par l’éveil spirituel et croit volontiers qu’il serait
envisageable d’en faciliter l’accession au travers de remaniements génétiques. Il maintient tout de même qu’il
restera longtemps, voir à jamais, impossible d’insuffler l’éveil spirituel de manière mécanique et que l’esprit
(la nature fondamentale de toute chose) sera toujours plus efficace à transformer la nature physiologique des êtres sensibles
que la science.
Maître Kosen n’est en somme pas opposé à l’usage des biotechnologies mais recommande
bien évidemment la prudence. Il soutient qu’il est certainement possible d’édicter des règles
fondamentales d’éthiques concernant l’expérimentation scientifique dans un tel domaine, mais qu’il
serait impensable de les suivre sans définir leur flexibilité au cas par cas. Il maintient également que les biotechnologies
ne peuvent prétendre à représenter une solution exhaustive aux problèmes planétaires mais concède que l’homme
accompli et responsable est totalement apte à venir au secours de l’humanité avec ce formidable outil.
Il devient plus virulent quand nous évoquons les aspects indirectement liés à la science mais concernant
toujours le domaine des biotechnologies. Radicalement opposé au brevetage du vivant, il soutient, qu’en matière de
vivant pour le moins, le droit à la propriété est du vol. Il qualifie les procédés génétiques
de type « terminator » comme étant dégueulasses et dangereux et se positionne en franche opposition avec
les stratégies majoritairement adoptées par les grands lobby de la biotechnologie. Il dénonce l’attitude
de certains scientifiques aux intentions mensongères et condamne toute action dont les motivations véritables sont cachées.
Maître Kosen pense pour finir, que toute action, qu’il s’agisse de nos pensées, de nos paroles, de nos actes
ou encore de la conscience qu’on en a, doit participer de l’ultime libération de tous les êtres sensibles. Il encourage
toute personne, et notamment les scientifiques, à se donner, sur soi, une plus grande liberté d’expérimentation
et à relativiser l’universalité de la recherche sur autrui.
C’est en me ralliant à ces enseignements et en vous invitant à les méditer que je souhaite terminer cet exposé. Merci
de votre attention...
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